Djavanshir.N
← Retour à la collectionSa photographie est guidée par une quête de justesse et de liberté. Entre portrait et documentaire, elle porte un regard profondément humain sur son époque et ceux qui la traversent.
Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?
J’ai commencé la photographie à 19 ans, sur le tard. Mon père craignait que j’arrête mes études. Il m’a présenté l’école d’art Saint-Luc à Tournai, en Belgique.
L’architecture du bâtiment et la liberté qui en émanait me firent, sans questionnement, m’essayer à ce médium. Plus que de la photographie, j’avais besoin de me trouver un nouvel environnement.
Je me souviens de ces élèves aux personnalités diverses, tellement ancrées dans leurs visions et qui n’éprouvaient aucune gêne à mettre en lumière leurs convictions. J’étais ce jeune campagnard qui n’avait que la musique comme référence de ce qu’ils qualifiaient d’« art ».
Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?
Mon déclic s’est produit lors d’un jury peu de temps avant de quitter l’école.
Ce jour-là, je n’avais pas vraiment répondu aux sujets. Nous entrions dans l’ère du numérique. Avec mon Nikon Coolpix de 3,4 mégapixels, j’avais photographié mes amis, mes soirées, la musique, mon quotidien et mes déambulations. J’avais présenté plusieurs séries ce jour-là. Si je me souviens bien, j’ai eu les félicitations. C’est à ce moment que j’ai pris conscience que l’art n’était qu’une question de liberté. Aucune de ces photos n’avait été préméditée. Il suffisait donc de se faire plaisir ?
J’ai quitté l’école peu de temps après. J’avais fait deux premières années et un trimestre en seconde.
Je serais donc maître de ma propre notion de l’art. J’en déciderais les extrémités sans être influencé par la vision de l’art contemporain qui m’encerclait dans cette école. En restant, j’aurais été tenté de faire du mimétisme uniquement pour plaire à ceux qui me notaient.
Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?
Tout dépend du sujet.
Lorsque je réalise un portrait pour un artiste, je me pose la question de l’utilisation finale de la photo. À qui va-t-elle servir et qui va la regarder ? La presse, une affiche, une cover… ? Ensuite, je travaille sur la personnalisation de l’artiste. Cette partie est plus technique : c’est la direction artistique. C’est un mélange de recherche de concepts, de lumières, de lieux, de stylisme et d’autres détails.
Si je réalise un documentaire, je veux être un de ces photographes qui écrivent l’histoire. Je veux représenter ma génération, son engagement et son esthétique. J’ai tendance à croire que les mouvements musicaux partagent le même dévouement, le même piédestal aux quatre coins du globe. De la même manière que je veux rapporter ces sujets à mon environnement.
Je vis avec mes séries. Certaines me hantent, d’autres m’amusent. L’ensemble représente les convictions que je porte.
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?
La justesse.
Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?
Si je dois définir une image qui reste gravée en moi, je dirais… Pieter Hugo (photographe sud-africain). L’homme noir aux cheveux grisonnants, à la peau marquée, une cigarette à la bouche sur fond terracotta.
Les séries de Pieter Hugo ont souvent le même effet sur moi : un regard parfaitement retranscrit, des sujets qui impactent.
Le doute fait-il partie de ton processus ?
Je vis dans le doute et le questionnement, jusque dans mes rêves.
Je dis souvent aux gens avec qui je travaille, qui me considèrent comme bourru, que le jour où je serai flexible sera le moment où je serai détaché de leur projet. Peu importe le prix de l’image, elle recevra la même assiduité de ma part. Elle porte mon nom.
Lorsque je réalise un documentaire, je pars toujours en me disant que si je ne fais rien de bon, ce n’est pas grave. Personne ne m’attend. Cela me permet d’exister entièrement lors de ma démarche. Je veux que mon approche soit honnête. C’est le seul avantage de l’autofinancement…
Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?
Sans la photographie, ma vie serait différente. Il est impossible d’énumérer les rencontres qu’elle m’a permises.
Je viens de passer deux semaines à dormir dans le même lit que mon ami Novem Htoo, chanteur de métal exilé de la dictature birmane dans la ville de Chiang Mai, en Thaïlande… Pour une fois, je ne voulais pas que ce voyage devienne un travail photographique. Je voulais m’assurer de sa santé.
La photographie m’a permis d’avoir plusieurs vies. Elle est mon excuse pour participer à ce cirque aux couleurs criardes.
J’ai beaucoup de respect pour ce médium qui participe pleinement à figer l’histoire de l’humanité. Je souhaite que mes images existent après moi. La photographie me force à regarder mes contemporains. Elle m’amène à reconnaître les détails qui nous entourent. Elle me force à porter des convictions humanistes.
Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?
Ça ne marche pas comme ça. Certaines photos ont pour but d’en mettre d’autres en valeur. Il ne s’agit pas d’une photo, mais d’un propos.
Un mot pour résumer ta photographie ?
« J’aime à croire que la photographie est le côté poétique de la réalité. »