Frédérick Guerri
← Retour à la collectionPhotographe de l’instinct et de la liberté, il explore le monde comme un terrain d’aventures humaines et sensibles. Ses images, nourries d’enfance, de rencontres et d’émotions, sont autant de respirations qui racontent la vie au-delà du visible.
Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?
En 1968, mes parents étaient, pendant les grandes vacances, animateurs d’un centre de vacances Léo Lagrange à Narbonne-Plage, petite station balnéaire de la Méditerranée.
Un espace de grande liberté pour un enfant de huit ans n’ayant comme obligations que d’être présent au repas, les mains propres et à l’heure. Une autre époque, insouciante et faite d’aventures où les héros de mes histoires n’étaient pas dans des séries à la télévision, mais ceux que je m’inventais, nourris par mon environnement et l’accès à la caverne d’Ali Baba ; la réserve des décors et costumes ainsi qu’aux instruments de musique.
Chaque jour, des activités étaient organisées pour les 400 personnes présentes dans le centre de vacances : à la fois concours de pétanque, courses diverses, jeux de plage, sorties en mer, un jour plongée, un jour pêche sur notre chalutier « le Michel », et surtout les soirées déguisées, mes préférées, où le photographe du Journal Régional « L’indépendant » avait, en plus d’une gratuité au bar, un sujet tout prêt.
Le lendemain, il livrait, sur un panneau dédié à cet effet, une série de photos noir et blanc format 13 × 18 imprimées sur beau papier brillant qui avaient fait l’objet de la rubrique Culture et Loisirs du journal. Les estivants avaient la possibilité de lui commander les tirages en souvenir ; à l’époque, tout le monde ne faisait pas de photos comme aujourd’hui, alors ce panneau avait un côté magique, me permettant de revivre les instants de la veille et surtout de voir ce qu’il s’était passé après mon coucher « pas trop tard » vu mon jeune âge. J’ai encore aujourd’hui une boîte en carton avec un certain nombre de ses photographies.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?
Mes premières photographies, en tant qu’auteur si je puis dire (rire), sont celles faites avec le traditionnel Kodak Instamatic 126, offert à la communion solennelle par des invités que je n’avais pas choisis, amis de la famille, et qui, au-delà de s’acquitter de la dîme conventionnelle de cette cérémonie où l’on achète la foi d’enfants naïfs contre des présents, présents qui sont peut-être une réincarnation dans leurs esprits des rois mages, avaient été bien inspirés.
Cette boîte grise en plastique arrêtait le temps !
Il y avait bien sûr l’attente du développement et la surprise du résultat, mais je pouvais figer mes audaces et celles de mes camarades en vélo, qui devenaient, à cet âge, un cheval, une moto, un balai de sorcier et j’en passe. Ensuite, nous faisions des albums avec les premières pages transparentes autocollantes permettant de fixer les images ; cela y laissait autant de cheveux et de poussières que de photos.
C’est ainsi qu’au fil du temps, chaque appareil rencontré immortalisait mes souvenirs, un feuilleton de vies.
Mais l’instant marquant et déterminant fut, je le pense, lorsque, lors d’un apéritif durant lequel nous étions conviés chez des amis de mes parents, le fils, âgé de 21 ans, proposa que je l’accompagne faire des photos. Mon père n’était pas prêteur de ses affaires en général, préférant m’offrir les miennes et dont j’avais, par conséquent, la responsabilité. Chose qui se comprend ; un Minolta SRT 100 pour un gamin de 14 ans était prématuré.
Mon étonnement fut grand lorsqu’il accepta de me confier le précieux ; il me montra les bases de l’utilisation, l’aiguille dans le rond pour la cellule, il chargea un film diapositive sans oublier le « fais attention ».
C’était ma première escapade photographique, dont le but était de se laisser porter par l’émotion, le ressenti, l’esthétique, la lumière, l’odeur du temps, une respiration estivale qui nous mena sur une route de sable cabossée en 2 CV entre Narbonne et Gruissan, celui d’avant 37°2 le matin de Beineix, celui des vieux pêcheurs qui reprisaient leurs filets, les doigts rongés par le fil, le sel et la mer. Les paysages au soleil couchant du sud, tant différents pour un petit Belge en vacances, tant de liberté de faire des images debout sur le siège, les cheveux au vent de la tramontane dans la décapotable populaire de l’époque.
Rentré dans ma Wallonie natale, le film fut développé et, au grand étonnement de mon père, le résultat était magnifique, une image instinctive racontant une histoire, des moments isolés devant lesquels il était passé nombre de fois sans les voir, notre bateau étant à l’ancrage parfois dans ce port. J’étais fier de moi et, inversement, je voyais dans ses yeux le franchissement d’un cap dans mon adolescence et un rapport de confiance installé. Très vite ensuite, l’appareil devint mien et, lors du choix d’orientation scolaire, j’évoquai celui de devenir photographe, inconscient de ce qu’était le métier mais comme happé par une évidence.
Plus tard, lors de la révélation de ma dyslexie, cette évidence se révéla comme une nécessité.
Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?
Mon travail se compose le plus souvent en séries, une image a été le point de départ, l’élément déclencheur. L’environnement dans lequel je m’immerge est le fruit de rencontres humaines, parfois provoquées, parfois par hasard ; ensuite se construisent les conditions favorables à la prise de vue.
Le plus bel exemple est, je le pense, mon travail sur le milieu du cirque ; suite à un after d’artistes de la scène musicale, j’échange avec deux personnes issues du monde circassien qui me proposent de venir voir leur spectacle et pourquoi pas de faire des images d’eux : un nouveau théâtre d’aventure pour moi, un nouveau peuple. Les deux premières années, je fus observateur, déclenchant sans comprendre, puis la langue du cirque est venue à force de regards mais aussi de confiance et de complicités bienveillantes. Mais la photo illustratrice ne me suffisait pas, pris par la séduction de ce mode de vie si particulier, je voulais ma mise en scène, comme un photographe de studio décide des éléments qu’il va mettre dans sa composition. J’ai donc créé mon Festival « Le Wa ! ». À la fois photographe et programmateur pendant 12 ans, j’ai pu construire le décor de mes déclenchements tels que je les avais imaginés.
De la rencontre à l’after s’est ouvert tout un univers de déclenchements, un cheminement de vie qui, dicté inconsciemment, fait que l’on approfondit le sujet, remettant en question ce que l’on croit déjà maîtriser.
Mes déclenchements sont souvent vécus comme une prise forte d’air, un vertige utile, sûrement une fuite d’un certain monde, mais vécus comme le bonheur de faire surface dans une actualité qui rend les apnées de plus en plus longues. Le déclenchement photographique me libère de tout cela, me faisant flotter dans l’inatteignable. Souvent qualifié de différent, j’en ai fait une force depuis l’enfance, revendiquant ces différences ; aujourd’hui, mes images sont mes drapeaux, mes médailles, mes victoires aux hasards des quotidiens utiles. Ils n’ont vocation, au départ, qu’à me plaire et, si parfois le résultat plaît à d’autres, je m’en réjouis.
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?
Une image doit, je pense, dans un premier temps parler d’elle-même, sans texte, sans légende, du moins dans sa première lecture ; ensuite, elle peut être contextualisée selon sa destination, presse, art, familial.
Sa force esthétique, son harmonie, sa référence, son hommage, sa texture, son support, sa taille sont tant d’éléments et de variantes qui font qu’une image est bonne ou d’un moindre intérêt. Je pense que chacun a son curseur de ce qui compte dans une image selon son vécu photographique.
Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?
Je ne peux en isoler une, dans la technique, car il s’agit de surimpression, je dirai la photo de Muse en portrait studio avec des surimpressions de matières végétales glanées lors de mes nombreuses marches dans la nature, d’où le nom de Fossilis, issue de la terre.
Le doute fait-il partie de ton processus ?
Il est sûrement prétentieux de répondre non, alors je répondrai parfois.
J’ai eu la chance de faire une école d’intégristes de la technique de la photographie où l’artistique avait peu de place. Cela forge le côté sélectif, je ne le vivais pas comme cela à l’époque, mais avec le recul, je me rends compte qu’ayant des bases solides, j’avais tout le loisir ensuite de faire ma culture artistique à mon rythme et en fonction de ma capacité à comprendre.
Je pense que le doute peut être présent lorsqu’il y a un enjeu, une obligation, ce qui n’est pas mon cas. Si je ne suis pas satisfait, je recommence simplement.
Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?
Aujourd’hui, la photographie occupe une grande partie de mon temps aussi bien pour la prise de vue, que pour la partie de l’ombre, la post-production, la gestion des réseaux et du site, ainsi que les échanges avec d’autres photographes et l’organisation d’événements autour de celle-ci.
Mais bien sûr, s’il n’y avait que cela, il n’y aurait que peu d’intérêt ; la photographie m’apporte surtout une relation humaine avec les protagonistes de cette aventure en images.
Elle me permet également de parcourir des mondes auxquels, sans appareil photo, je n’aurais pas le droit, elle me permet de réfléchir autrement, de revenir en arrière, de prendre le temps mais aussi de le figer. Elle me donne un statut artistique, une forme de sensibilité, un mode de vie.
Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?
Celle de mon dernier souffle, car cela laisse l’espoir de photographier jusqu’au dernier moment.
Un mot pour résumer ta photographie ?
"Fossilis". Ma photographie est exploratrice, ne se fixant que la règle de l’instant. Une photographie libre.