Portrait de la photographe contemporaine Laure Debrosse

Laure Debrosse

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Les images de Laure Debrosse explorent la frontière entre réel et imaginaire.
Elles invitent au silence, à l'évasion et à la contemplation.

Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?

Le premier appareil photo de mon enfance: un Kodak que j’appelais “cli clac”. Je photographiais la géométrie des angles de ma maison très moderne pour son époque. Une maison perchée sur “la montagne” de Wervicq-Sud (un monticule de terre), dans le Nord. J’étais attirée par la force et la radicalité de l’architecture en contraste avec la douceur du paysage sur lequel la maison flottait comme un drapeau sur un sommet.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?

Ce qui m’a donné l’envie, c’était le besoin d’extraire une forme géométrique et de l’abstraire de son environnement. Je voulais montrer et accentuer une perception, comme un mode de communication indirect. Filtrer mon ressenti au tamis de l’image.

Peut-être aussi le pouvoir de figer le présent, retenir la seconde du temps que je voyais comme une ligne blanche avancer dans l’espace dont l’infini m’angoissait un peu.

Plus tard vers 13 ans je crois - j’ai reçu un Canon AE1 qui a été mon meilleur ami. J’adorais la mise au point manuelle, ce moment où les 2 petites lignes du rond central ne faisaient plus qu’une et étaient parfaitement d’accord à l’endroit que j’avais choisi pour me dire : c’est le bon endroit ici, c’est net, c’est équilibré, tu peux appuyer et y rester.

Aussi, j’avais envie de peindre ce que je voyais, mais je manquais de patience et j’avais besoin d’aller vite. La photographie répondait à cela.

J’ai à ce propos une anecdote qui m’a beaucoup touchée. En 2003, j’ai édité « Asian Pieces » à Singapour. Ce livre a été offert à une femme qui vivait au Brésil. En 2020, elle vivait dans le Nord comme moi et nous nous sommes rencontrées « par hasard ». Le lendemain, elle m’appelle pour me dire, très émue, qu’elle vient de réaliser que ce livre était le mien. Elle s’était mise à peindre au contact de mes images ! La peinture était devenue, depuis, une part importante de sa vie. Mes images avaient participé à faire émerger ce qui était présent en elle.

Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?

D’abord je choisis un sujet. Il peut être le fruit d’une longue recherche ou s’inviter de lui-même en une seconde. L’extérieur vient rejoindre ce que je vis à l’intérieur, ou, ce que je vis peut se manifester dehors. C’est la rencontre entre deux mondes : mon environnement et moi. Je cherche en même temps de l’ordre dans le chaos, du beau dans l’insignifiant, et de l’évasion dans le rationnel. Alors, peut-être que quand je photographie, je cherche juste cet espace entre une structure et une non-structure, du matériel et de l’immatériel, du visible et de l’invisible.

Je me place entre les deux et je les relie… en images, en mots, en musique.

Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?

Son pouvoir de me transporter dans un monde parallèle et de le partager grâce à l’image qui en est la part la plus tangible.

Ce qui compte, c’est aussi de sublimer les épreuves (photographiques ou non) - avec un filtre qui atténue. Il faut un petit décodeur pour traduire, il se trouve toujours quand on le cherche.

Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?

J’en ai vraiment beaucoup … je me suis nourrie de l’histoire de l’art étudiée à l’école du Louvre. Autant dire que ma banque d’images est plus vaste que ma mémoire. Chronologiquement, j’ai aimé les vénus de la préhistoire, les têtes épurées des Cyclades, les proportions mathématiques de l’Antiquité grecque, la minutie des primitifs flamands, la couleur douce des primitifs italiens, la perspective de la Renaissance à Florence, le XVIe siècle à Rome et à Venise, Le Caravage évidemment, le XVIIe hollandais, le XXe partout et à peu près globalement. Dans le désordre de mes coups de foudre de jeunesse : Yves Klein, Rothko, Soulages, puis parmi d’autres plus récents Bill Viola, Hilma af Klint, Ana-Eva Bergman …et bien d’autres.

Mes artistes plus contemporains « chéris » sont aussi Fabienne Verdier, James Turrell, Bae bien-U, Olivier Giroud, François Weil, Alexandre Hollan, Eric Bourret … et tellement d’autres coups de foudre connus et moins connus glanés au fur et à mesure.

Chaque œuvre, chaque artiste rencontré a forgé ma sensibilité et semble me prolonger comme une greffe que je n’aurais pas eue.

Le doute fait-il partie de ton processus ?

Oh oui … Quand je me répète, quand le vide est là, quand je suis trop prise par les perturbations extérieures qui m’éloignent de ma créativité.

Quand je cherche le sens surtout. L’art est aussi futilement inutile que d’une absolue importance. Mon doute oscille entre ces mots-là.

Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?

De la respiration, de l’amplitude, de la hauteur, de l’évasion, de l’alchimie et des correspondances parfois surprenantes qui viennent à ma rencontre. Un jour par exemple, je montais les marches du Palais de Tokyo pour aller voir la rétrospective de Hartung (en 2019). La lumière et les ombres formaient, avec les colonnes, une composition vraiment belle, équilibrée et intéressante que j’ai photographiée. Quelle ne fut ma stupeur, quand, une poignée de minutes plus tard, je me trouve devant un fusain de Hartung avec exactement la même composition et les mêmes tons ! Je n’en revenais pas ! C’est ce que j’appelle mes dialogues invisibles. Ils traversent le temps et l’espace et je me sens chanceuse quand cela me parvient.

A-t-elle changé avec le temps ?

Oui bien sûr. Je photographie un peu moins - j’écris un peu plus.

L’image est la surface, les mots sont la profondeur de champs.

Chaque exposition raconte une histoire de plus en plus cohérente.

Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?

Je pense que je ferai un grand triptyque: un carré de ciel blanc, un carré de ciel bleu et un carré de ciel doré.

Un mot pour résumer ta photographie ?

Abstraction.

Explique pourquoi ce mot.

Ce mot me libère l’esprit, il me crée de l’espace pour y poser du peu, du silence et du beau. Il ouvre tous les champs des possibles.

J’ai aussi la sensation qu’il rééquilibre le chaos.

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