Myriam Aadli
← Retour à la collectionLes images de Myriam Aadli semblent naître d’un lien invisible. Elles s’inscrivent dans une relation silencieuse, où chaque présence trouve sa juste place.
Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?
Des images de famille, au Maroc. Liées au passé politique de mon père. Une petite malle. Ma mère l’avait sortie lors d’un rangement pour mieux la dissimuler. J’avais six ans. C’est là que je découvre mes parents. Ou plutôt : ce que je peux en saisir. Des fragments. Des traces. Car je ne sais rien d’eux. À cet âge, seule la curiosité compte.
Aujourd’hui encore, je ne sais presque rien de mon histoire familiale. Mon nom lui-même est une invention. Ils n’ont jamais parlé. Ni avant, ni après. Pas même à l’approche de la mort. Pour nous protéger. Ou pour tenter d’effacer. Ils ont fui le Maroc après la mort de Mohammed V.
Mon père était étroitement lié aux affaires politiques, proche de Ben Barka. Autour de lui, les arrestations. Les disparitions. Alors ma mère a tranché : la politique ou la famille. Elle connaissait le prix des ruptures : elle avait traversé la guerre, perdu ses deux parents à l’âge de quatre et huit ans. Ils sont partis. Mon père par des routes multiples. Ma mère, une valise, un enfant dans les bras, un vol vers Paris. Tout quitter. Recommencer. Avec presque rien.
Sinon, le courage.
Aujourd’hui, je peux dire cette histoire. La leur, la mienne.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?
Certainement l’envie de témoigner, de comprendre, de partager. Je n’ai pas eu de réel déclic ni d’admiration pour des photographes en particulier. Plutôt l’envie de découvrir le monde, le mien était trop étroit. L’admiration de mes parents, ces photos qui parlaient de liberté, peut-être d’un autre monde…
À ce jour, je ne sais pas vraiment. Je sais juste que j’ai un besoin profond d’humanité autour de moi. Peut-être tenter de le faire exister pour suivre mes parents, sur ce chemin ébauché, disparu. Une fière tristesse chez mon père, la hargne douce de ma mère.
À 8 ans, un petit Polaroïd en main, une valise. Je suis allée dans le restaurant de mes parents. Je leur ai dit : « je m’en vais », et j’ai franchi le portail noir. Il faisait nuit. J’ai fait le tour du pâté de maisons, pris des photos. Elles étaient toutes noires… Je n’étais pas déçue. Personne ne s’était aperçu de mon départ. Chez nous, les mots ne sortent pas, les yeux parlent.
À 14 ans, je voulais partir, comprendre. Je perçois mieux les gens en les regardant qu’en les écoutant, même si l’on m’a souvent reproché de ne pas écouter. L’image s’est alors imposée comme une évidence. J’ai découvert que ma mère avait été photographe au Maroc. Une hérédité ? Peut-être. Mon moyen de communiquer est l’image.
Un matin, j’ai annoncé vouloir être scénariste et vidéaste. Conflit. Mon père a dit « laisse ». Cela n’est jamais passé. Moi, je voulais simplement aimer ma vie. Pour Noël, un Minolta X700. J’allais au petit matin dans Paris faire des photos. Mes parents n’encourageaient pas, ils subissaient. J’ai travaillé pour m’acheter une chambre noire.
Le jour, la rue. La nuit, le labo. Autodidacte. Puis l’ESEC : j’ai été acceptée en montrant mes clichés, mes parents rassurés. Mais les cours m’ennuyaient. Je faisais des courts-métrages avec d’autres, je n’allais plus en cours, sans rien dire. Je commençais à respirer.
De rencontres en rencontres, un agent de comédiens m’a engagée. Je voulais tout explorer de l’image. Mon père savait, sans rien dire. Son regard mêlait fierté et inquiétude. Peut-être est-ce cela, le déclencheur : tout dire sans un mot.
Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?
Je cherche l’éthique de la rencontre, dès l’atterrissage, où que ce soit. Un thème central dans ma réflexion concerne la relation photographique : les obstacles ne sont presque jamais techniques, ils sont éthiques.
Ce n’est pas une posture rhétorique. Cela implique parfois de retirer des images fortes mais déséquilibrées dans la relation. Une discipline où la responsabilité éthique prime sur le résultat esthétique, et où le contexte relationnel devient un critère de légitimité.
Cette position rejoint une réflexion plus large sur la photographie de rue : la tension entre ce qui est légal dans l’espace public et ce qui est juste dans la relation. Ma pratique y répond par le temps, la confiance, et des moments laissés libres, sans contrainte.
À Kolkata, une femme s’est d’abord éloignée, puis est revenue me prendre les mains, m’enlacer. L’image naît alors d’un accord, non d’une capture. La rencontre prime sur l’extraction : une présence réceptive, un moment relationnel plutôt qu’un acte unilatéral.
Cela se traduit par une absence de spectacle, une dignité tranquille, et le sentiment que les sujets participent à leur propre image. En résumé : partage, accord tacite ou plus. Alors je peux déclencher.
À Cuba, un jeune homme tatoué m’a abordée : « Donne-moi ton téléphone. » J’ai répondu : « Comment appeler mes filles ? » Déstabilisé, il a changé : « Donne-moi de l’argent. » J’ai refusé, évoqué un dispensaire, ses enfants. Il a dit oui. J’ai sorti des bonbons. Il a appelé ses amis. Nous avons partagé ce moment simple, dans un pays où les tickets de rationnement existent encore et où la faim est réelle.
J’aurais pu être à sa place, lui à la mienne. Nous étions unis, sans calcul. J’ai passé la matinée avec lui, rencontré sa famille, vu ce qui ne se dit pas.
La photographie est faite de passion, de discipline, de patience, de désillusions. Un entraînement, un jeu d’échecs en mouvement, une pratique avec soi-même pour lâcher prise.
Témoigner, laisser une trace pour que chacun l’interprète à son instant.
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?
Le sujet, l’intention, oui, la lumière.
Je m’inscris dans une tradition documentaire traversée par une sensibilité humaniste. Je privilégie la lumière naturelle, la netteté, une construction claire de l’espace. La rigueur formelle est essentielle, sans exclure la spontanéité d’une image brute. La photographie n’est pas seulement un témoignage ; elle est aussi une construction, un espace où le réel se recompose à travers une subjectivité. Mais une image ne doit pas seulement tenir formellement. Elle doit tenir intérieurement.
Je cherche la justesse, ce point d’équilibre entre structure et intuition. Cette tension est au cœur de ma pratique : représenter sans dominer, montrer sans réduire.
Je n’ai pas commencé par faire des images. J’ai commencé par observer, longtemps, sans intention précise. Être attentive aux corps dans la rue, aux pas, aux regards qui se croisent sans se rencontrer. Très tôt, j’ai compris que cette attention me permettait de saisir l’essence des êtres au-delà de l’apparence. Je marche ainsi pendant des heures, sensible à ce qui se joue dans l’ordinaire. C’est devenu ma manière d’habiter le réel.
Photographier est venu naturellement, comme une nécessité intérieure, une urgence de conserver la trace d’instants en suspension.
Je me souviens d’un après-midi au jardin du Luxembourg. Je cherchais les joueurs d’échecs. L’un d’eux, un homme âgé, a levé les yeux et, d’un signe, m’a invitée à entrer dans leur espace, à ma manière, en photographiant. Il y avait là quelque chose de viscéral, une évidence.
Je ne cherche pas à capturer, mais à entrer en relation. Chaque image naît d’un équilibre : la bonne distance, la lumière qui se pose, un corps qui traverse l’espace. La photographie n’est pas une prise, c’est un acte d’attention, une manière de dire : je vous vois, et je respecte ce qui se tient devant moi.
Un instant en apesanteur où je retrouve mon souffle, mon inspiration. Dans cette errance, je goûte la lenteur et la patience, jusqu’à être parfois traversée par un moment de grâce. Ma méthode ? Parfois je photographie, parfois non.
Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?
J’en ai deux en mémoire.
À Kolkata, en Inde, lors d’un marathon photographique de 24 heures pour couvrir la ville, 14 photographes internationaux, par tranches de six heures ou plus. Nous étions, de par le temps accordé, des chasseurs. J’aurais pu être pêcheur, bien que ce terme ne me convienne pas.
À mon retour, je suis tombée sur une image d’un homme allongé à terre. Comme beaucoup en Inde : sieste, pauvreté. Il avait du sable sur le visage, il était tout gris, dans une position étrange. J’ai regardé les éléments autour de lui sur la photo. Aucun indice de travail. Et, au milieu du passage, le corps ne semblait pas se détendre. Il semblait mort.
J’ai publié cette photo et je me suis dit : plus jamais. À mon insu, par non-vigilance, j’avais peut-être pris un cadavre en photo, poussée par l’exaltation. J’aimerais revenir en arrière, pouvoir prendre son pouls et, s’il est bien mort, l’emmener rejoindre les siens.
Nous, photographes de rue, sociaux, humanistes, ne sommes pas des reporters de guerre. Nous faisons souvent cette erreur.
L’autre photo, à Viñales, village coloré en campagne, à 100 km de Cuba. Une femme, vraiment sale, m’interpelle pour venir la voir. Habillée en bleu, à Paris cela aurait été une sans-abri. Une forte odeur se dégageait d’elle. Assise dans son rocking-chair, elle m’invite sur celui d’à côté, vide. Elle me parlait espagnol, m’a proposé un café délicieux. Nous avons regardé le soleil couchant. Je crois bien qu’elle me parlait de sa vie, de son passé. Nous avons éclaté de rire car je parlais aussi de moi.
Il m’a été impossible d’obtenir une photo nette d’elle. J’ai laissé tomber et je suis restée avec elle, dans tout ce qu’elle m’offrait. Ses petits-enfants sont apparus. Le contraste était fort. Je les imaginais revenir de la messe.
L’équipe est venue petit à petit prendre des photos. J’ai donc une photo de nous. J’aurais préféré garder ce moment intact, sans image. Car cette vieille dame ne demandait pas cela.
Le doute fait-il partie de ton processus ?
Le doute est une nécessité, surtout dans le temps suspendu de la post-production, cet espace discret où l’image se rejoue et se révèle autrement.
Je le traverse mal, il m’inquiète, me déplace, m’érode parfois. Pourtant, il m’éclaire. Il est cette faille féconde où le regard se décante, où le choix se précise, où l’évidence se mérite.
Au retour, il y a souvent une première lecture, immédiate, presque séduisante, portée par l’urgence de montrer, de livrer. Mais cette adhésion première n’est qu’un seuil. Puis le temps travaille. Un mois plus tard, déjà, le regard s’est affûté : ce qui semblait juste vacille, ce qui résistait commence à émerger.
Et plus tard encore, des mois, des années, certaines images reviennent à moi comme si elles m’avaient attendue. Elles trouvent enfin leur juste place, en accord profond avec ce que je suis prête à dire, à partager, à révéler.
Le doute n’entrave pas. Il creuse, il mûrit, il transforme. Il est cette lente alchimie par laquelle l’image devient juste.
Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?
La joie. Garder uniquement les images qui continuent à vivre dans la durée.
Tout commence par la marche. Je ne pars pas avec une idée arrêtée. Je me laisse traverser par un lieu, j’en observe les circulations, les silences, les tensions invisibles. Peu à peu, un plan se dessine, mais il reste en arrière-plan, assez souple pour ne pas entraver la rencontre.
Il y a un moment où quelque chose s’accorde : un geste, une lumière, une présence. Alors je déclenche. Puis vient le temps du recul : sélectionner, éliminer, resserrer.
Comprendre un lieu est une forme de respect. Je m’intéresse à son histoire, à ses dynamiques, à ses tensions. Chaque territoire porte une mémoire ; mon travail consiste à l’approcher avec la même écoute, quel que soit le contexte. La recherche soutient la démarche sans la diriger.
La dignité des gestes ordinaires traverse mon travail : marcher, attendre, porter, s’asseoir. Ces gestes simples contiennent une intensité humaine profonde. Il ne s’agit pas d’esthétiser le quotidien, mais de le reconnaître. La dignité n’est pas ajoutée par l’image, elle est déjà là. Mon rôle est de la révéler sans la manipuler.
Je me souviens d’une scène à Kolkata. Je voulais photographier une femme âgée. Elle m’a fait un signe, puis s’est éloignée. Je me suis excusée. Quelques instants plus tard, elle est revenue, après avoir remis ses lunettes. Elle m’a pris les mains, les a portées à ses lèvres, puis m’a serrée dans ses bras. Les images de cet instant demeurent. J’en ai eu la confirmation : l’image ne naît pas d’une prise, mais d’un accord, d’un geste partagé.
Avec le temps, mon travail s’est épuré. Le cadre s’est resserré, l’exigence approfondie. J’ai appris à enlever plutôt qu’à ajouter, à attendre plutôt qu’à précipiter, à faire confiance au silence autant qu’à la lumière.
Ces moments rappellent que la photographie engage une présence. Interroger sans cesse la place des images dans le monde actuel demeure au cœur de ma pratique.
Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?
La photo est une émotion en suspension, je n’ai aucune idée.
Pour répondre, je dirais une photo abstraite, peut-être en couleur, car je ne sais pas prendre des photos en couleur. Elles m’éblouissent, je ne vois pas l’émotion. Une couleur comme un tableau de Rothko, où l’on découvrirait le monde sans le voir, mais en l’imaginant.
Un mot pour résumer ta photographie ?
"Partager". Parce que photographier, pour moi, ne consiste pas à prendre, mais à recevoir puis à transmettre. L’image naît d’un espace commun, fragile et fugace, où deux présences se reconnaissent sans se posséder. Un geste simple, mais essentiel : celui de faire exister, ensemble, un instant qui autrement disparaîtrait.