Pauline Corto
← Retour à la collectionPauline Corto s’approche au plus près des choses pour mieux laisser place au manque. Ses images tiennent dans cet équilibre fragile entre présence et disparition.
Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?
Pour ce jour-là, il fallait que tous les élèves soient apprêtés comme des sous neufs. La consigne était transmise à tous les parents au moins deux semaines à l’avance. Sous le préau de l’école primaire : un banc. Les petits devant, assis à même le sol. Les moyens, dont je faisais partie, bénéficiaient de l’assise. Et les plus grands, debout derrière, finissaient la composition de la photo… de classe.
Le photographe n’était pas toujours le même au fil des ans. Le rituel, lui, restait semblable. Un, deux, trois… ouistiti ! Au retour des épreuves photographiques, il fallait faire son choix entre deux exemplaires. Soit la photographie de groupe où je me trouvais la plus sage, le visage encadré par deux grandes nattes à la Laura Ingalls, et où les autres rivalisaient de grimaces. Soit la seconde, où j’avais les yeux fermés et tous les autres… une bonne bouille ! Le dilemme. Jamais la photo ne pouvait être parfaite pour tout le monde, dans le genre « clic, clac, Kodak », le slogan d’une grande illusion. À cette époque-là, je me disais que le photographe était franchement nul et que c’était sans doute pour cela qu’il changeait d’année en année. Je n’ai loupé aucune photo jusqu’à la terminale. Et aucune photo ne me manque, sociale et mémorielle à la fois.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?
À 19 ans, lors d’un été oisif, j’ai poussé la porte de l’agence du journal régional de la petite ville de L’Est de la France où j’habitais. Ce genre de cité de 20 000 habitants que tu rêves de quitter pour vivre des choses plus grandes, plus folles, plus intenses. Ce journal m’a donné ma chance : devenir stagiaire, à la seule condition que je sois capable de prendre des photographies pour accompagner les textes de mes petits reportages.
Brocantes, assemblées générales des associations locales, portraits de mariés, concours de pêche… Ainsi, au fil des mois, puis des années, j’ai photographié avec un vieux Canon rafistolé au chatterton noir et des pellicules 400 ISO, la vie de petites et moyennes villes de province sous toutes leurs coutures et par tous les temps.
Et aux plus récalcitrants devant l’objectif, je leur expliquais qu’ils avaient de la chance… que le noir et blanc, le journal n’étant pas encore passé à la couleur, gommait les détails et qu’ils se trouveraient forcément à leur avantage le lendemain dans les colonnes du canard. Avec le recul, je crois que j’ai toujours préféré prendre les photos que rédiger des articles. Trois ans plus tard, j’obtenais ma première carte de presse.
Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?
Une connexion, en fait. Dans le viseur, tu sais déjà que tu l’as. Tu l’as quoi ? Bah, la photo. C’est improbable et tout à coup, toutes les planètes s’alignent. Le sujet, la lumière, l’arrière-plan, etc. Tu déclenches et tu sais que tu l’as, avant même de voir le résultat. Il faut aussi de la chance pour réussir une photographie. Le cadrage et autres, c’est le « taf » du photographe. Mais le reste… Ce qui traverse ou pas devant l’objectif, ce qui advient en une fraction de seconde, c’est quoi si ce n’est aussi un peu de chance ? Ce qui est dingue dans cette histoire, c’est que ce sont toujours un peu les mêmes qui ont cette chance-là… Alors, certains appellent ça le talent, le travail ou la destinée. Je ne pense pas que l’on devienne photographe que par la seule force du travail. C’est une façon d’être au Monde avant tout. C’est pour cela que le regard sera toujours supérieur à la technique, à mon sens. N’en déplaise aux « Rambo » surarmés de matériel superflu.
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?
Le cadrage. Serré. Hyper serré. Il n’y a pas deux cadrages possibles pour moi. C’est celui-ci ou rien d’autre. J’ai également l’obsession de la ligne d’horizon. Et des verticales perpendiculaires à cette dernière. Il y a une « colonne vertébrale » dans une image. Si tu ne l’as pas construite comme ça, l’image ne tient pas à mon sens, c’est un peu comme pour un groupe de rock dont les musiciens ne seraient pas calés ensemble, ça ne tournerait pas. Ensuite, vient la lumière. Il faut la prendre comme un jeu : si je t’attrape, lumière, je te mange !
Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?
Je crois à l’image performative. Au même titre que l’écriture performative. La photographie est une écriture comme une autre. Les images que je réalise devancent ma vie. Elles ont toujours un temps d’avance sur moi. Parfois, j’ai même l’impression qu’elles me racontent le futur, comme des diseuses de bonnes ou mauvaises aventures. C’est troublant et fascinant à la fois. C’est au fil du temps que je comprends où elles me mènent. Ce ressenti a été d’autant plus fort pour une photo issue de ma série « Prouvé-le Moi » : une chaise prise de dos, plus précisément son dossier en bois et sa structure triangulaire en métal. Une chaise vide de surcroît. Quelques semaines plus tard, je tombais de ma chaise au travail, inconsciente au sol. Ma chaise de bureau devenue vide signera un point de rupture dans ma vie.
Les photographies peuvent également avoir un côté thérapeutique qu’il faut savoir accueillir. C’est d’ailleurs comme cela que j’ai commencé à capter des paysages. Des épisodes marqués par des troubles de déréalisation m’ont obligée à capturer des « espaces-temps », des bouts de paysages, que je ne pouvais plus appréhender mentalement sous forme de parcours, d’un point à un autre. Les photos de paysages de ma série « Refaire Surface » ont participé à remailler ma mémoire et mes fonctions cognitives.
Le doute fait-il partie de ton processus ?
Je doute même du doute ! Il me ronge. Il n’intervient pas dans la prise de vue. L’excitation l’emporte toujours sur le doute à ce stade-là. Il arrive sournoisement au post-traitement sur des détails, des choix, en particulier, et sur la pertinence d’une série en général. Rien n’y fait. Il me bouffe. Rien ne me calme, ni ne le dompte. Il faut vivre avec. Il l’emporte souvent à domicile. C’est un démon.
Certains professionnels qui entourent et guident mon travail, dont Pascal Clausse, photographe et tireur à Metz, tentent vainement de me rassurer aux différents stades de la chaîne de production, mais c’est peine perdue. Le doute ne m’apporte absolument rien dans le processus créatif. Ce n’est juste qu’un vilain perturbateur. Tant qu’à faire, j’aimerais qu’il participe à la justesse du résultat, qu’il oriente éventuellement les points d’une courbe de niveaux idéale, mais je n’y crois même pas. Au final, même le tirage d’une photo n’a pas sa peau. Il rebondit de plus belle lors des accrochages et des vernissages. La plaie !
Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?
Elle est un garde-fou. Sans elle, je pense que je sombrerais dans la folie pure, celle dont on ne revient pas. Pour appréhender les choses du réel, je suis souvent obligée de les arrêter, de les fixer en les photographiant. Ce processus ne me prouve pas le réel, il me permet juste de le vivre. C’est un peu comme si pour comprendre ce qu’est véritablement une pomme, il fallait obligatoirement la croquer. Ce qui n’est pas totalement faux, d’ailleurs. La photographie par son cadrage crée une distance naturelle sur les choses qui, une fois figées, m’échappent moins. C’est une façon de ralentir le monde pour le digérer à son propre rythme.
Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?
Une image fixe qui bouge. Qui vibre plus précisément. Dans l’image presque parfaite, ce n’est pas la tension qui m’intéresse, mais la vibration qui en émane. Au-delà du cliché, l’œil, le cerveau, la sensibilité de l’esthète complètent l’arrêt sur image : ce dernier la fait résonner et en continue l’histoire. Ainsi le vent souffle, un cycliste file, une étoffe vole… Et un paysage se déroule alors qu’il est capturé, figé et imprimé.
Dans l’art filmique, c’est l’image suivante qui complète la précédente, plan après plan. En photographie, tout doit être contenu dans une seule et unique image : le début, le milieu et la fin de l’histoire. C’est ça la vibration.
Un mot pour résumer ta photographie ?
Le vide.
C’est peu vendeur, j’en conviens. J’ai hésité entre la solitude et le vide, mais je crois que le vide est plus précis pour résumer ma photographie. Il n’est pas péjoratif dans le sens où je le convoque, et où je le façonne. Le vide qui s’installe dans mes images vient contrebalancer des cadrages ultraserrés. Il est ainsi plus synonyme de respiration et d’essentialité que de néant. Laisser du vide dans une image, composer et jouer à cache-cache avec lui, permet de renforcer la présence, accentuer un ressenti, une émotion, une texture, un reflet ou encore une courbe. Le plein provient du vide. Il épure pour donner sens. Il contraste pour donner à voir. Il parle aussi de « mon » vide intérieur et sans fond, celui que je comble en “inventant” des images que je trouve acceptables à diffuser. Je ne sais pas du tout si les autres perçoivent ce vide dans mon travail…