Céline Domas
← Retour à la collectionSa photographie se construit dans la lumière, le silence et l’émotion.
Nourrie par les voyages, la poésie et la musique, elle cherche un équilibre entre justesse,
retenue et émerveillement.
Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?
C’était l’été de mes 10 ans. Ma famille m’avait demandé ce que je désirais comme cadeau d’anniversaire et j’ai répondu avec affirmation que je souhaitais un appareil photo. Je n’ai pas eu un appareil photo, mais deux. Je ne me souviens plus de leurs marques, mais je me souviens de leurs couleurs ; l’un était automatique et l’autre manuel. J’étais très fière de posséder un tel objet. Je prenais des photos des vacances, des copains, des moments importants quand on a 10 ans. Je me rappelle avoir amené mes pellicules au photographe de la ville en priant pour que les photos soient réussies et qu’il ait quelque chose à me rendre la semaine suivante.
Je me souviens de l’attente : une semaine, c’est long quand on est enfant. Je me souviens aussi de toutes ces émotions qui me traversaient : la peur d’avoir raté et, en même temps, l’excitation et la joie de découvrir mes photos.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?
Je ne suis pas quelqu’un de nostalgique, mais j’ai toujours aimé prendre des photos de ma famille, de mes voyages et de certains moments de vie, car la photographie est un précieux témoignage des moments vécus. À cette époque, la photographie n’avait pas d’autre but pour moi que de venir renforcer le travail de la mémoire, parce que le temps efface certains détails.
Il faut souvent un élément déclencheur pour s’engager quelque part. En ce qui me concerne, le point de départ sera Baltimore, une ville de la côte Est des États-Unis dans laquelle j’ai eu l’opportunité de m’expatrier il y a quelques années. J’avais du temps, de l’argent, ma liberté et une furieuse envie de parcourir les miles. Tout était possible et j’ai pas mal vadrouillé. J’ai adoré l’ambiance des motels de bord de route, des stations-service la nuit et de cette vie bien éloignée de celle que je venais de quitter. Tout était nouveau, tout était prétexte à photographier. Lors de cette expatriation, j’avais deux amis avec lesquels j’étais très souvent. Ils étaient photographes. Si je suis photographe aujourd’hui, ils y sont pour beaucoup, parce qu’ils m’ont aidée à ouvrir une porte. Les États-Unis ont marqué le début de mon engagement envers la photographie.
Les premières images que j’ai pu prendre là-bas sont importantes pour moi, car elles marquent une étape décisive, le début d’un parcours que je ne soupçonnais pas à l’époque. Quand je les regarde, je retrouve tout ce que je mets dans mon travail photographique actuel. L’inconscient est devenu conscient au fil du temps.
Et puis, plus tard, la photographie est devenue le moyen d’expression de toute ma sensibilité, comme d’autres choisissent la peinture ou la musique.
Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?
Je cherche seulement à être la plus cohérente possible avec ce que je suis. Je recherche l’équilibre, cet équilibre parfois si difficile à trouver et à maintenir, si fragile aussi. C’est une façon d’être au monde dans la justesse et la retenue. Ma photographie est le regard que je porte sur la vie et sur le monde. Mon écriture s’est construite au fil de mes voyages, de mon quotidien et de mes questionnements.
Je déclenche parce que, sur l’instant présent, je ressens une émotion intense. « Habiter poétiquement le monde », vivre l’expérience de la beauté… c’est exactement de cela qu’il s’agit. J’ai besoin de rêver, de m’émerveiller. Je lis beaucoup de poésie et j’écoute beaucoup de musique classique, la musique et les livres étant de belles ressources. Et lorsque je déclenche, c’est tout cela qui vient se jouer : ce que je suis, ce qui me nourrit, ce qui me transcende et ce que je ressens. Je souhaite transmettre cette émotion ; ensuite, à chacun de se l’approprier en fonction de sa propre histoire. Ressentir le monde avec ses cinq sens, c’est être vivant. C’est apporter à l’expérience un supplément d’âme.
Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?
La lumière est une évidence lorsque l’on est photographe. C’est la lumière qui vient caresser le monde et lui donner ses formes, sa texture et sa couleur. La composition et le sujet ont également leur importance, mais ce qui compte le plus pour moi est, au-delà de l’aspect technique, l’émotion qui se dégage de l’image. Il faut s’affranchir de la technique pour que l’émotion prenne toute sa place. C’est l’émotion qui doit dominer la technique et non l’inverse.
Je repense à certaines photos que j’ai faites où j’ai appuyé sur le déclencheur sans réfléchir, parce que l’instant était très court. Les réglages n’étaient pas optimaux, mais, au final, une telle émotion se dégageait de ces images prises dans ces conditions qu’il n’y avait pas besoin de plus, pour moi, à cet instant.
Le silence aussi est précieux, voire nécessaire. Avant de photographier, j’ai besoin de me débarrasser du bruit et de l’agitation présents à l’intérieur de moi, qui peuvent amener de la confusion. Le silence m’apporte ce que la nuit apporte à l’univers : un espace sans limites, ma définition de la liberté.
J’aime également le détail, celui qu’on ne verra pas à la première lecture de l’image, mais qui en changera toute la signification.
Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?
Ce n’est pas une image en particulier qui m’a marquée, mais plutôt des images. Celles de Klavdij Sluban lors de son exposition aux Rencontres d’Arles, l’été 2011. Il y exposait une série de photographies prises sur les îles Kerguelen. Cette série montrait des photographies en noir et blanc imprimées en grand format. Rien que le voyage sur ces îles du bout du monde, à l’accès restreint, m’a interpellée dans cette rencontre avec l’inconnu.
Je suis restée « scotchée » devant le travail de ce photographe, incapable de m’en détacher. Je me souviens de l’émotion intense que j’ai ressentie sur l’instant présent, une vibration qui venait du plus profond de moi. C’était quelque chose de nouveau. C’était puissant et beau et, à partir de ce moment-là, j’ai pris conscience du pouvoir de la photographie sur moi.
Quelques années plus tard, c’est le travail de Todd Hido qui m’a profondément marquée. Son univers me fascine et m’inspire, me bouleverse et me questionne sur mon propre chemin, personnel et artistique.
J’ai eu l’opportunité de rencontrer ces deux artistes, en 2015 et en 2025. Entre ces deux dates, mon parcours de photographe s’est affiné et affirmé.
Le doute fait-il partie de ton processus ?
Mon ressenti est assez fiable et je fais ce qui fait sens pour moi, ce qui me permet d’être au plus juste. Je ne suis pas quelqu’un qui doute beaucoup en règle générale, mais, lorsque cela m’arrive, je prends un temps de recul et j’essaie de me positionner différemment. Changer de perspective amène une autre manière de voir la réalité, un autre point de vue. Le temps est souvent une force favorisant l’introspection et la réflexion.
Ensuite, lorsque je m’engage dans une direction, j’y vais avec toute ma foi et tout mon être. Je suis souvent sortie de ma zone de confort, favorisant le changement et multipliant les expériences. L’inconnu m’accompagne vers ma lumière comme vers mes zones d’ombre. Avec les années, j’ai appris que tout avait sa raison d’être, toujours.
Si parfois je peux douter, souvent j’apprends. Les « ratages » peuvent être d’une beauté saisissante et inattendue.
La vie est un jeu dans lequel il faut savoir oser.
Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?
Ma photographie est l’expression de toute ma sensibilité et de tous mes désirs, le désir étant la force de toute pulsion créatrice et la partie la plus intime de mon être. Mon travail photographique est une véritable mise à nu et l’acte photographique est un acte intime.
La photographie m’apporte la liberté nécessaire en venant contrebalancer un monde dont les limites rétrécissent de plus en plus, m’ouvrant ainsi tout un champ des possibles.
Ma formation initiale de sage-femme m’a appris la rigueur et les protocoles. La photographie m’a appris une certaine forme de lâcher-prise. Encore une recherche d’équilibre, question de survie.
Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?
Une seule image… Je pense que j’aimerais faire un portrait de Patti Smith. J’adore cette artiste, sa personnalité, sa poésie, sa musique, tout ce qu’elle représente et tout ce qu’elle a accompli. Elle a une vie incroyable. J’imagine notre rencontre dans un hôtel particulier parisien, dans un café ou ailleurs. Peu importe le lieu, seule compte l’intensité du moment et de la rencontre.
S’ensuivraient des discussions autour de ce qui nous unit toutes les deux : les livres, la poésie, la photographie, la musique. J’aimerais échanger autour de son œuvre, qui est une belle source d’inspiration, et de son regard sur la vie en tant que femme et en tant qu’artiste. Alors, je lui demanderais si je peux faire un portrait d’elle, en toute simplicité, un portrait en noir et blanc, un portrait qui traverserait le temps.
Un mot pour résumer ta photographie ?
Authenticité.
Je ne peux pas être ce que je ne suis pas. Ce mot vient se poser comme une évidence.
Je ne sais pas faire semblant et je suis entière dans mes choix et dans ce que je défends. Avec le temps, j’ai appris à nuancer.
Ma photographie est un témoignage authentique de ce que je suis.
Pour prolonger la découverte
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