Portrait du photographe contemporaine Delphine Margau

Delphine Margau

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Sa photographie naît d’une attention sensible au monde, à la mémoire et aux silences.
Elle cherche moins à montrer qu’à faire ressentir, en laissant apparaître ce qui échappe
au regard comme aux mots.

Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?

J’ai cinq ans. Huit ans. Dix ans. Je suis fascinée par les photos qui défilent sur le vieux projecteur de mon père. Les diapositives glissent une à une dans les fentes du boîtier. La lumière s’allume. Et les images apparaissent. J’en redemande. Encore une série. Encore une. C’est une fête dans mes souvenirs.

Je sais que ces images créent un lien là où les mots échouent. Elles parlent sans parler. Elles disent ce que personne ne dit. Comme une conversation silencieuse. Comme une déclaration d’amour incapable de se prononcer.

Ces images tentaient de faire exister une histoire qui n’était pas racontée. Elles donnaient une consistance à des vies, à des corps, à des liens que je ne parvenais pas à sentir. Elles étaient une preuve. La preuve que quelque chose avait eu lieu. Qu’une famille existait. Qu’une histoire existait. Comme s’il fallait lutter contre un mensonge.

Comme si les photographies pouvaient remplacer les mots absents. Combler ce silence insupportable pour un enfant. Ce silence qui dit trop et pas assez. Ce silence où rien ne parvient vraiment à exister. Alors il ne reste que les images. Que les images.

J’ai parfois l’impression que la vie que je vis n’est pas tout à fait la mienne. La photographie porte une promesse. Celle de raconter enfin ce qui m’échappe. Celle de rendre visible ce que personne ne nomme.

Puis vient l’adolescence. Je marche dans les rues, le regard en alerte, comme un radar. Je ramène des scènes, des visages, des émotions que les autres ne voient pas. Des histoires dont personne ne sait rien. Et pourtant, ceux qui regardent ces images sont touchés.

Je découvre alors un sentiment immense : peut-être que mon regard a de la valeur, même lorsque j’ai le sentiment que ce que je suis n’en a pas. Comme si le regard pouvait, enfin, remplacer la voix.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de photographier ?

Je n’ai jamais décidé de faire de la photographie. Je photographie, c’est tout.

Je le fais presque à mon insu. Aujourd’hui, je n’ai même plus d’appareil photo, juste un téléphone dans la poche. Ce qui compte n’a jamais été l’objet. Même lorsque j’essaie de retranscrire une vision, je ne réfléchis presque pas à l’acte de photographier. La vision est limpide. Le geste, lui, beaucoup moins.

La technique ne m’a jamais portée. Ou plutôt, elle m’a fascinée autant qu’elle m’a paralysée. J’aurais aimé pouvoir la mettre au service de ce que je voyais. Mais dès qu’on me parlait d’ouverture, de vitesse, de réglages, tout mon corps se figeait. L’angoisse montait, les larmes aussi. Comme si cette logique ne trouvait aucun endroit où s’inscrire en moi.

Au fond, je voudrais que l’appareil photo ne soit qu’un détail. Pouvoir cliquer avec le regard. Que l’image sorte directement du corps, du regard, comme les mots sortent de la bouche. Car la photographie ne sera jamais exactement ce que j’ai vu. L’image est toujours une approximation. Une rature de la vision.

La véritable image est peut-être celle qui n’existe jamais sur le papier. Celle qui reste invisible, inaccessible au spectateur. Celle qui habite toutes les tentatives manquées. Celle que l’on porte en soi sans jamais réussir à l’enfermer dans un boîtier.

S’il y a un manque à l’origine de tout cela, c’est sans doute celui de l’expression. Photographier, c’est parler quand la voix ne trouve pas son chemin. C’est prolonger le corps, le ventre, les sensations. C’est donner une forme à l’émotion tout en lui offrant une juste distance.

Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?

Il y a toujours une tension. Une colère silencieuse face à cette évidence : l’image ne sera jamais exactement celle que je porte en moi. Et pourtant, c’est précisément cet impossible qui me met en mouvement.

Je déclenche dans cet écart. Entre le désir de rejoindre une image intérieure qui existe déjà, quelque part, dans ma manière d’habiter le monde, et la nécessité de l’abandonner. Parce que le vivant refuse d’être possédé. Dès que je veux le retenir, il disparaît.

Photographier, pour moi, c’est rester au bord de cette contradiction. Savoir et renoncer au savoir. Vouloir et consentir à ne plus vouloir. Accepter que ce qui compte surgisse précisément lorsque je cesse de le chercher.

Alors apparaît parfois une image que je n’avais pas prévue. Une image que je n’ai pas construite mais rencontrée. Ce que je ne voyais pas devient enfin visible. Et c’est cela, l’image.

Qu’est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?

Ce qui compte le plus, c’est ce qui se donne à ressentir. Il y a l’image. Et puis il y a tout ce qu’elle contient sans le montrer. Ce qui est présent, mais invisible. Le silence.

Je crois que je photographie moins pour montrer que pour découvrir. Je photographie pour voir ce que je ne vois pas encore. Pour laisser apparaître ce qui échappe au regard comme à la pensée. J’attends que l’image me parle. Qu’elle me révèle quelque chose du réel qui se dérobe. Quelque chose qui résiste aux mots. Quelque chose qui était là depuis toujours, mais que je n’avais jamais su voir. Et ce qu’elle révèle n’est jamais seulement dehors.

L’image me raconte autant le monde qu’elle me raconte moi. Parce qu’au fond, il n’y a pas de séparation. Il n’y a que des prolongements, des résonances. Une photographie qui me touche est une photographie qui continue d’agir après avoir été regardée. Une image qui ne donne pas une réponse, mais qui ouvre un espace. Un silence habité.

Quelle image t’a le plus marquée dans ton parcours ?

C’est une image que j’ai intitulée Children of the Earth. Je savais déjà ce qu’elle m’avait donné à ressentir avant même de savoir à quoi elle ressemblait. Je me souviens avec une précision absolue du moment où j’ai appuyé sur le déclencheur.

À cet instant, quelque chose traverse mon corps. Une décharge. Une évidence. Je ne sais pas encore ce que l’image montrera. Je ne l’ai même pas vue. Pourtant, je sais déjà qu’il s’est passé quelque chose. Comme une rencontre entre l’intérieur et l’extérieur.

Je ressens simultanément la sensation de voir… et de ne pas voir. Comme si l’image était déjà là, mais encore inaccessible. Comme si elle savait quelque chose que j’ignorais encore.

J’ai souvent l’impression que les images importantes sont plus intelligentes que celui qui les fait. Elles nous précèdent. Elles nous conduisent là où nous ne savions pas aller. Cette photographie m’a fait cet effet-là.

Je ne pourrais pas expliquer cette fulgurance. En revanche, je n’ai jamais oublié ce qu’elle a laissé dans mon corps. Ce très bref instant où j’ai senti que quelque chose existait déjà, avant même que l’image n’existe sur le papier. Et lorsque je l’ai découverte, elle ne m’a pas livré de réponse. Elle a continué à me raconter une histoire que je ne connaissais pas encore. Puis elle est sortie de mon intimité.

Elle a trouvé un écho chez d’autres, chacun y déposant sa propre histoire. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’elle ne m’appartenait plus.

Elle m’avait déjà dépassée.

Le doute fait-il partie de ton processus ?

Le doute fait partie de tout ce que je fais. Il a longtemps été une source de souffrance. Je voulais m’en débarrasser, comme s’il était un défaut qu’il fallait corriger.

Aujourd’hui, je crois que j’ai cessé de lutter contre lui. Il est là. Presque en permanence. Comme une toile de fond. Je peux l’accueillir. Je peux continuer malgré lui. Ou peut-être avec lui.

Le doute ne définit pas ce que je fais. Il ne définit pas ce qui est possible. Il ne définit pas qui je suis, ni ce qui viendra ensuite.

Je doute. Point. Je doute parce que je ne sais rien. Je doute parce que je n’ai rien sur quoi m’appuyer. Parce que créer, c’est souvent avancer au-dessus du vide. C’est un chemin profondément solitaire, où le vivant se transforme sans cesse.

Le doute ne disparaît jamais vraiment.

Mais il n’est plus celui qui décide à ma place.

Qu’est-ce que la photographie t’apporte aujourd’hui ?

La photographie m’apporte une connexion. Elle m’oblige à entrer en relation. Avec un lieu, un visage, une lumière, un silence. Elle m’apprend à sentir ce qui m’entoure plutôt qu’à simplement le regarder.

Elle déplace mon regard. Elle me pousse à garder les yeux ouverts quand, parfois, j’aurais envie de les fermer. Elle me tient dans l’éveil.

Mais cet éveil a aussi un prix. Il ressemble parfois à une vigilance qui ne s’arrête jamais. Alors j’ai besoin de m’en éloigner. D’oublier la photographie. De revenir à l’intérieur de moi, de me rassembler.

Et pourtant, elle reste aussi mon échappatoire. Regarder à travers l’appareil, c’est disparaître un instant. C’est cesser d’être seulement moi pour me fondre dans ce que je regarde. C’est quitter la terre ferme. Et atterrir dans l’image.

Je ne regarde plus le monde : je deviens ce que je vois.

La photographie est cette porosité, aussi bouleversante que fragile. Un mouvement permanent entre l’intérieur et l’extérieur. Entre ce que je suis et ce qui me fait face. Je ne sais plus très bien si c’est moi qui regarde le monde, ou si c’est le monde qui finit par me regarder.

A-t-elle changé avec le temps ?

Oui. Beaucoup. Ma photographie suit une ligne intérieure. Et cette ligne ne cesse de bouger. Chaque image est une rencontre. Avec le monde, bien sûr. Mais surtout avec une part de moi que je ne connaissais pas encore.

Peut-être que photographier n’est rien d’autre que cela : descendre, pour revenir.

Si tu ne pouvais faire qu’une seule photo demain, laquelle serait-elle ?

Un corps suspendu dans l’eau. La lumière traverse la densité du bleu et vient effleurer la peau. Tout semble flotter entre apparition et disparition. Le corps ne tombe pas. Il est porté, traversé, transformé. Le flou ne cache rien ; il révèle autrement.

Cette image parle moins de l’eau que d’un état. D’un retour à quelque chose de très ancien. D’une mémoire inscrite dans le corps, commune à chacun de nous. Elle raconte cet endroit où les frontières s’effacent : entre le dedans et le dehors, entre le visible et l’invisible, entre soi et le monde.

Un mot pour résumer ta photographie ?

« Sensitive. »

C’est le mot qui me vient. « Sensitive. » Pas « sensible ». « Sensitive ». Parce que ce mot parle moins d’une émotion que d’une capacité à percevoir, à être traversé, à laisser le monde nous atteindre.

Parce que je n’ai pas envie que mes images soient analysées, interprétées ou comprises. J’aimerais qu’elles soient ressenties. Qu’elles contournent le mental pour rejoindre un endroit plus ancien, plus silencieux. Le corps.

J’aimerais qu’elles ouvrent un espace où quelque chose se reconnaît sans avoir besoin de s’expliquer. Qu’elles réveillent une sensation oubliée, une mémoire enfouie, une émotion dont on ignorait encore la présence.

Si mes photographies racontent quelque chose, j’espère que ce n’est pas qu’une histoire. Mais peut-être une expérience.

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