Hélène Havard
← Retour à la collectionSa photographie naît de l’instinct, des territoires et des atmosphères.
Entre paysages, portraits et couleur, elle cherche avant tout à traduire une émotion.
Quel est ton premier souvenir lié à la photographie ?
Mon premier souvenir lié à la photographie est avant tout un sentiment. Enfant, je regardais les albums de mes grands-parents, ces photographies aux teintes sépia, et je comprenais déjà qu'elles étaient capables de conserver quelque chose qui allait disparaître.
En grandissant, j'ai aussi découvert le travail de grands photographes comme Robert Doisneau et Henri Cartier-Bresson. Leurs univers sont très différents du mien, mais ils m'ont appris qu'une photographie pouvait dépasser la simple représentation, laisser une trace durable et, surtout, véhiculer une émotion.
Avant la photographie, c'est pourtant le dessin qui occupait une place importante dans ma vie. Puis la peinture est arrivée, avant que la photographie ne devienne progressivement le médium qui me permettait le mieux de traduire ce que je ressentais.
Très tôt, j'ai été fascinée par les images qui semblent suspendues dans le temps : une photographie pouvait me donner l'impression de connaître une personne que je n'avais pourtant jamais rencontrée, ou de ressentir un lieu où je n'avais jamais mis les pieds.
Qu'est-ce qui t'a donné envie de photographier ?
Je ne pense pas qu'il y ait eu un seul déclic. J'ai vécu dans différents endroits et j'ai souvent dû déménager pour des raisons familiales, et ces déplacements ont profondément influencé ma manière de regarder le monde. Très vite, j'ai compris que la peinture, puis la photographie, pouvaient traduire des sensations intérieures que j'avais parfois du mal à exprimer autrement.
Le véritable tournant a été lorsque je suis allée à une exposition de James Nachtwey. Son travail est différent du mien, mais l'émotion qu'il a provoquée en moi a été immense. En sortant de cette exposition, j'ai compris qu'une photographie pouvait bouleverser profondément celui qui la regarde et c'est ce jour-là que j'ai décidé de faire de la photographie mon métier. Alors, j'ai repris mes études et suis allée apprendre la photographie à l'école EFET à Paris.
Que cherches-tu lorsque tu déclenches ?
Je cherche avant tout une sensation. Je photographie de manière très intuitive : lorsque j'arrive dans un endroit, je n'ai jamais d'image préconçue. Je prends le temps de ressentir le lieu, de m'imprégner de son atmosphère et de me laisser guider par ce qu'il éveille en moi.
Je fonctionne d'ailleurs beaucoup à l'instinct : je peux photographier en plein soleil comme au milieu de la nuit. Je ne cherche pas les conditions idéales, ni les lieux les plus spectaculaires : cela peut être un endroit très connu, une petite ville oubliée, un village isolé ou un lieu perdu au milieu de nulle part. Ce qui compte, ce n'est jamais le lieu, mais l'émotion qu'il suscite en moi : si quelque chose me touche, alors j'ai envie de le photographier.
Je réalise aussi bien des paysages que des portraits. À Cuba, en Polynésie ou ailleurs, ce n'est jamais uniquement le sujet qui m'intéresse, mais ce qu'il provoque en moi : un regard, une présence, une lumière ou un espace peuvent raconter bien plus que ce qu'ils montrent.
C'est pourquoi j'aime les images qui laissent une sensation. Je n'ai pas besoin qu'elles racontent tout.
Qu'est-ce qui compte le plus pour toi dans une image ?
La lumière est essentielle, mais c'est surtout l'atmosphère qui m'importe. Comme je fonctionne à l'instinct, je ne peux pas toujours avoir la lumière parfaite, et je ne veux pas être contrainte par des horaires ni me dire : « je sors juste à ce moment-là, car c'est là que la lumière est la meilleure. » Je sors quand je veux et je m'adapte aux situations : ce qui compte, c'est la sensation que je vais éprouver.
La couleur occupe également une place centrale dans mon travail. Pour moi, elle ne relève pas uniquement de l'esthétique : elle participe pleinement à l'émotion de l'image. J'aime le noir et blanc, mais j'ai une nette préférence pour la couleur, car elle a, selon moi, sa place à part entière : c'est elle qui permet de transmettre une émotion.
Quelle image t'a le plus marquée dans ton parcours ?
Je me souviens particulièrement de la photographie réalisée par Kevin Carter, montrant une petite fille soudanaise et un vautour. Son univers est très éloigné du mien, mais cette image m'a profondément bouleversée : j'ai eu le sentiment qu'elle n'avait besoin d'aucun commentaire, que tout était déjà contenu dans son silence.
C'est cette capacité à provoquer une émotion durable qui m'inspire. J'aime les images qui continuent d'habiter celui qui les regarde longtemps après les avoir quittées.
Le doute fait-il partie de ton processus ?
Énormément. Je doute souvent de mes images, de mes séries, de mes choix. Il m'arrive de regarder une photographie que j'adorais quelques jours auparavant et de ne plus comprendre pourquoi je l'avais retenue.
Aujourd'hui, je considère ce doute comme une étape essentielle : il m'oblige à revenir sur mon travail avec un regard neuf, à écarter les images simplement séduisantes pour ne conserver que celles qui résistent au temps. Le doute est parfois inconfortable, mais je le considère comme un véritable outil : il me pousse à progresser, à remettre mes certitudes en question et à chercher une émotion toujours plus juste.
Qu'est-ce que la photographie t'apporte aujourd'hui ?
Aujourd'hui, la photographie est une manière de comprendre le monde autant que de me comprendre moi-même. Quand je découvre un nouveau territoire, je cherche à en saisir l'atmosphère, à observer les liens qui se créent entre les lieux et ceux qui les habitent. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas seulement ce qui se voit, mais tout ce qui est plus discret : les silences, les traces, les habitudes, les façons d'occuper un espace. Je reste toujours instinctive, et l'émotion est le point de départ de chaque image. Mais avec le temps, j'ai eu envie d'aller plus loin, de comprendre pourquoi certaines scènes m'attirent plus que d'autres, pourquoi une lumière, un visage ou un paysage résonnent en moi. Aujourd'hui, ça m'apporte surtout une grande liberté, et une envie constante de découvrir de nouvelles choses. Photographier, c'est explorer la rencontre entre un territoire, les gens qui le traversent ou l'habitent, et mon propre regard : une façon d'interroger ma perception autant que le monde qui m'entoure.
Si tu ne pouvais faire qu'une seule photo demain, laquelle serait-elle ?
Je crois que ce serait une personne seule dans le désert. La personne ne regarderait pas l'appareil. J'aimerais que l'on reconnaisse un lieu sans jamais savoir exactement où il se trouve.
Je voudrais surtout que cette photographie fasse naître des questions plutôt qu'elle n'apporte des réponses : une image simple, silencieuse, qui laisse chacun imaginer ce qui s'est passé avant et ce qui se passera après.
Un mot pour résumer ta photographie ?
Ailleurs.
Parce que je crois que c'est ce que je cherche depuis toujours, pas seulement un ailleurs géographique, mais une manière de regarder le monde. Chaque territoire possède une atmosphère, une lumière, un silence qui lui sont propres, et c'est cette singularité que j'essaie de ressentir, puis de traduire en image.
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