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Positif, écrire avec la lumière
Magazine photo indépendant | Numéro 5

Magazine de photographie contemporaine dédié aux regards d’auteurs

Positif, écrire avec la lumière est un magazine indépendant consacré à la photographie contemporaine. Chaque numéro met en lumière des photographes auteurs, des démarches singulières et des écritures visuelles sensibles, entre documentaire et création artistique.
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Retrouvez ci-dessous l’intégralité des textes du numéro 5 de Positif, écrire avec la lumière, dans une version adaptée à la lecture en ligne.

Sommaire

  • Page 3 | ÉDITO
  • Page 5 | LE REGARD DE...

  • PHOTOGRAPHES
  • Page 6 | Grégory Lacomble
  • Page 12 | Élodie Szuster
  • Page 18 | Banbanbully
  • Page 24 | Alexandre Delassus
  • Page 32 | Florent Moreau
  • Page 38 | Pascal Rossignol
  • Page 46 | Pauline Corto
  • Page 62 | Thomas Vollaire
  • Page 78 | Stéphanie Lacombe
  • Page 96 | Vincent Soyez
  • Page 114 | Fabrice Mercier
  • Page 130 | Marc Riboud par Catherine Raspail
  • Page 150 | Philippe Glade
  • Page 168 | Christian Capron
  • Page 184 | Alex Dinaut
  • Page 202 | Kazuyasu Mori
  • Page 218 | Frédérick Guerri

Astuce : cliquez sur un nom, puis utilisez “↑ Retour au sommaire” en fin de section.

Page 3 | ÉDITO | Positif, écrire avec la lumière

Ce cinquième numéro de Positif, écrire avec la lumière marque un anniversaire : la toute 1re année d’existence du magazine. Ce trimestriel est, comme vous le savez, dédié à la photographie, à son langage, à ses actrices et ses acteurs. Dans chacun de ses numéros, ce projet collectif initié par Olivier Avez rassemble des écritures particulières exprimant la richesse des regards posés sur le monde.

Ce nouveau magazine, porte-parole de la photographie contemporaine, se distingue par ses propositions exigeantes, par sa mise en page respectueuse, sans recadrage ni IA, par l’espace offert aux photographes pour exprimer leur propos (dossiers découvertes, portfolios développés), et enfin par la qualité graphique du magazine papier, plus proche du catalogue d’exposition que du jetable vendu en kiosque.

Nous sommes inondés d’une pluie d’images permanente. Pour l’équipe de Positif, écrire avec la lumière, la photographie doit rester cet art si particulier laissant voir le monde à travers l’objectif de sensibilités multiples, du géomètre au poète, du minimaliste en noir et blanc au coloriste flamboyant, du plasticien au photo-reporter, de l’argentique au numérique.

Nous sommes fiers de vous avoir fait découvrir des photographes connus ou émergents, jeunes et moins jeunes, hexagonaux ou non mais citoyens du monde, plasticiens, street photographers, photo-journalistes ; tous cadrant notre planète sous leur lumière personnelle.

Dans la rubrique Lumière sur..., nous sommes heureux de vous ouvrir les portes d’un ou d’une photographe qui a marqué l’histoire, et de celles et ceux qui œuvrent pour que la photographie continue à nous émouvoir.

Positif, écrire avec la lumière s’écrit grâce à Olivier Avez, entouré de Lolita Charlet, Julien Gilbert, Frédérick Guerri, Christophe Painvin, Philippe Watel et moi-même. C’est votre fidélité et votre confiance qui nous soutiennent et nous obligent.

Au seuil de ce 1er anniversaire, portés par vos messages enthousiastes, nous poursuivons avec passion ce partage d’écritures singulières qui dialoguent entre elles sans s’exclure, promesses à chaque édition de surprises, d’émotions et de réflexions.

Ce numéro 5 accueille dans Lumière sur... l’œuvre et la vie de Marc Riboud, « photographe-géomètre » et amoureux de la vie. C’est avec vous toutes et tous, photographes, lectrices et lecteurs attentionnés que nous souhaitons souffler cette 1re bougie.

« La photographie ne peut pas changer le monde, mais elle peut montrer le monde, surtout quand il change. » Marc Riboud

Bel anniversaire ! Belles découvertes !

Catherine Raspail

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Page 5 | LE REGARD DE...

Pauline Corto

En photographiant les objets conçus par Jean Prouvé, Pauline Corto transforme le mobilier en portrait. Chaises, lits ou bureaux quittent leur fonction première pour révéler courbes, textures et émotions. Dans un noir et blanc profond, son regard sensible explore l’humanité cachée des formes et rend hommage à un créateur dont l’œuvre continue de traverser le temps.

Thomas Vollaire

Chez Thomas Vollaire, le portrait naît d’une rencontre. À travers une lumière maîtrisée et des cadrages d’une grande sobriété, il laisse émerger l’émotion, la fragilité ou la force de ses sujets. Chaque image devient un espace de confiance où l’humain se dévoile avec justesse et élégance.

Stéphanie Lacombe

Depuis plus de quinze ans, Stéphanie Lacombe photographie les vies ordinaires avec attention et tendresse. Ses images révèlent la dignité discrète, les solidarités et les petits bonheurs qui éclairent le quotidien.

Vincent Soyez

À New York, Vincent Soyez apprivoise le tumulte urbain par la patience et l’observation. Silhouettes anonymes, lignes et ombres composent une photographie contemplative où chaque présence semble suspendre le temps.

Fabrice Mercier

Fabrice Mercier arpente la ville avec la curiosité de celui qui observe l’humain dans son environnement naturel. Attentif aux coïncidences visuelles, aux gestes fugaces et aux rencontres imprévues, il révèle la poésie discrète du quotidien. Ses images invitent à ralentir le regard et à découvrir, derrière l’ordinaire, les étonnantes synchronicités qui relient les êtres et les choses.

Philippe Glade

Au cœur du désert du Nevada, Philippe Glade explore depuis des décennies une ville qui n’existe que le temps d’une semaine. Entre tempêtes de poussière, architectures improbables et élans collectifs, ses photographies racontent l’invention d’un monde éphémère où l’imaginaire, l’autonomie et la créativité deviennent les fondations d’une cité hors du commun.

Christian Capron

Pour Christian Capron, la photographie ne s’arrête pas au déclenchement. Dans l’obscurité de la chambre noire, la lumière poursuit son œuvre et l’image trouve sa forme définitive. Fidèle au noir et blanc argentique, il cultive une photographie du temps long, attentive aux instants rares où le hasard, les formes et l’émotion s’accordent avec justesse.

Alex Dinaut

Parti documenter la reconstruction des autres, Alex Dinaut découvre la sienne. Dans les paysages immenses de Mongolie, la photographie devient le récit d’une épreuve où se mêlent doute, douleur, endurance et révélation. Entre réalité et introspection, TUMUR explore cette force discrète qui naît lorsque la fragilité cesse d’être un obstacle pour devenir un chemin.

Kazuyasu Mori

Pour Kazuyasu Mori, chaque photographie est une invitation au récit. Qu’il photographie ses proches ou les passants d’une rue, il cherche à faire émerger ce qui dépasse l’instant : une mémoire, une présence, un temps accumulé.

Frédérick Guerri

Pendant plus de douze ans, Frédérick Guerri a partagé le quotidien des artistes de cirque, des techniciens et des gens de piste. Au plus près de cet univers nomade, il a photographié l’éphémère, les instants suspendus et la poésie du spectacle vivant. Ses images révèlent un monde de rencontres, d’émotions et de fraternité où la magie naît autant derrière le rideau que sous le chapiteau.

LUMIÈRE SUR... Marc Riboud, le plaisir de voir

Photographe du regard et du mouvement, Marc Riboud a parcouru le monde avec curiosité, pudeur et humanité. De la Chine au Vietnam, de l’Inde à Paris, il a cherché la vie plutôt que le spectaculaire, la justesse plutôt que l’effet. Son œil de géomètre compose avec la lumière, les lignes et les instants fragiles. Ses images révèlent une tendresse profonde pour les êtres, une gourmandise de voir et cette grâce rare où le monde, soudain, s’organise en silence.

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Page 6 | Photographe |

GRÉGORY LACOMBLE

Grégory Lacomble, né à Liège (Belgique) en 1982, est un artiste pluridisciplinaire dont le parcours se construit entre musique et image. Pianiste depuis son plus jeune âge, il s’oriente d’abord vers des études de graphisme avant de revenir à la musique et de poursuivre sa formation au Conservatoire royal de Liège, où il obtient un master en piano. Cette double formation marque durablement sa démarche : l’intérêt qu’il porte au visuel trouvera plus tard un prolongement naturel dans la pratique photographique. Il exerce aujourd’hui comme pianiste, accompagnateur et professeur de piano.

Au fil du temps, son attrait pour la photographie est devenu de plus en plus important, particulièrement pour la photographie de rue. Ses images se situent souvent à la frontière entre clarté et mystère, entre concret et abstrait, laissant une place importante à l’interprétation et au questionnement. Il aime explorer les coïncidences visuelles, les jeux de perception et ces instants fugaces qui transforment l’ordinaire en une scène ouverte à de multiples lectures.

Parallèlement à sa pratique artistique, il développe également une activité photographique à l’approche documentaire, centrée sur l’humain. Il réalise notamment des reportages de mariage ainsi que des photographies pour des artistes et des entrepreneurs.

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Page 12 | Photographe |

ÉLODIE SZUSTER

J’ai toujours eu des appareils photo : des jetables, de l’argentique puis du numérique. Ils ont eu un impact fort : celui de me faire découvrir la vie à travers un objectif où tout peut être si différent.Pour moi, la photo, c’est physique, très fatigant. Je marche beaucoup, j’escalade, je rampe, je souris, je pleure, je parle toute seule. Je suis dans un autre monde, le temps est suspendu.

J’ai découvert l’exploration urbaine en visitant la célèbre tour de refroidissement à Charleroi et je n’ai jamais arrêté. J’affectionne le fané, le désuet, l’élimé, la poussière et, par-dessus tout, j’aime découvrir et capturer des témoignages de la vie d’avant : ses coutumes, ses couleurs, ses combats, ses défaites et ses victoires.

Je passe des journées entières dans des châteaux, des usines, des maisons avec mon smartphone. Petit et léger, il est très pratique quand les accès sont difficiles. J’emmène parfois mon Nikon quand je souhaite me mettre en scène. C’est un vieux monsieur et j’y suis attachée.

J’aime passionnément la photographie, ce qu’elle provoque en moi, et c’est mon hommage aux personnes et aux lieux oubliés. Je propose des images, à chacun d’inventer une histoire.

Élodie Szuster

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Page 18 | Photographe |

BANBANBULLY

« À un moment, j’en ai eu marre de courir.

Marre du bruit, de l’urgence permanente, de faire semblant d’aller bien. J’ai eu besoin de ralentir pour de vrai. De m’arrêter. De regarder. D’écouter. De respirer.

Je voulais sentir le sol. La chaleur qui écrase, la pluie qui traverse. Être là, physiquement. Je marchais pendant des heures, sans itinéraire, le jour, la nuit. Marcher pour tenir, marcher pour ne pas disparaître.

Un jour, un ami m’a filé un appareil photo. Un petit Olympus argentique. Pas de discours, pas de technique : « Tu vises, tu déclenches. » Point. 

C’était il y a presque quatre ans. Cet été-là, je ne l’ai plus lâché. La plage, Paris, les musées, les trottoirs, les moments creux. Je photographiais tout et n’importe quoi. J’avais trouvé le parfait prétexte à l’errance.

En rentrant, j’ai déposé mes pellicules au labo. Quelques heures plus tard, les images sont revenues. Le grain, le contraste, cette brutalité douce de l’argentique. Ça ressemblait à un film mal rangé dans ma tête. J’avais oublié ce que j’avais pris. Ça rendait les images plus vraies.

Les photos faisaient remonter les sensations. L’odeur de la crème solaire, le vacarme du métro aérien, les rires qui débordent, le monde qui vit sans te demander ton avis. Comme si le corps se souvenait avant la tête.

Peu importe les photos floues ou ratées, depuis j’ai toujours un appareil autour du cou. Pour rester là. Pour ne pas m’effacer.»

Banbanbully

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Page 24 | Photographe |

ALEXANDRE DELASSUS

La photographie est pour moi une source de plaisir par le processus de création rapide qu’elle permet. Elle met ma curiosité en alerte et laisse s'exprimer ma culture de la sérendipité : anticiper ce qui va se passer, organiser le hasard, composer l’instant et se laisser porter par l’inattendu qui vient agrémenter la scène, pour enfin capturer une histoire à raconter.

Tout cela a commencé dans l'enfance. D’abord par une passion pour cet objet technique et magique qu’est l’appareil photo ; puis, de manipulations en expérimentations, c’est devenu la possibilité de laisser l’autre regarder à travers mes yeux et de l’embarquer dans mon voyage.

Alexandre Delassus

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Page 32 | Photographe de presse |

FLORENT MOREAU

C'est à mes études de journalisme et à un peintre du XIXe siècle que je dois la découverte de ma passion pour la photographie. Né dans l'Avesnois en 1982, je rêve de devenir journaliste depuis l'adolescence. À 21 ans, licence d'histoire en poche, j'entame un contrat d'alternance à l'École supérieure de journalisme de Lille et au quotidien régional La Voix du Nord.

L'écriture est alors mon fil conducteur, mais au cours d'une formation consacrée à la photographie, un conservateur de musée nous enseigne les principes de la composition en se basant sur une peinture, La Grande Odalisque de Jean-Auguste-Dominique Ingres. Je m'en souviens deux décennies plus tard, car c'est ici que se produit le déclic. Dans les semaines qui suivent, j'investis un mois de salaire de l'époque dans l'acquisition de mon premier reflex, un Nikon D70. La photographie va changer ma vie.

Embauché comme journaliste reporter à La Voix du Nord, je la pratique au quotidien pour illustrer mes articles. Par ailleurs, je multiplie les voyages personnels, d’abord à travers l’Europe puis hors du Vieux Continent : Hongrie, Serbie, Azerbaïdjan, Jordanie, Liban, Israël, Palestine, Sri Lanka, Cap-Vert... Autant de pays et de peuples appréhendés différemment grâce à l’entremise d’un boîtier photo.

En 2017, je délaisse les mots pour écrire exclusivement avec la lumière : j’intègre le service photo de La Voix du Nord, à Lille. Ce métier m’entraîne dans des univers parallèles, de la rue aux palais du pouvoir en passant par les pelouses de Ligue 1, les champs de pommes de terre, les blocs opératoires et les bistrots de quartier. Dix ans de photojournalisme plus tard, ma passion est intacte et je pratique toujours la photographie sur mon temps libre, avec une appétence particulière pour la photo de rue et, de temps à autre, pour des compositions plus abstraites.

Florent Moreau

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Page 38 | Photographe de presse |

PASCAL ROSSIGNOL

« Photojournaliste pendant 42 années, dont 39 passées au sein de l’agence de presse internationale Reuters, j’ai voulu montrer, à travers cette sélection de photographies, la réalité des terrains que j’ai parcourus au fil de l’actualité. Une actualité souvent difficile, éprouvante, mais qui réserve aussi de belles rencontres.

Naviguer entre les événements et les émotions, c’est le quotidien du photographe. De celui qui doit capter l’image qui va parler d’elle même, et va immédiatement informer et émouvoir. Pour y parvenir, il faut savoir s’imprégner du moment, et saisir le dixième de seconde qui va résumer une heure, une soirée, une semaine. Cet instant, on peut réussir à le capter un jour, et passer complètement à côté le lendemain. C’est une leçon d’humilité quotidienne, parce qu’il n’y a jamais de seconde chance. Mais lorsqu’on arrive à attraper le bon geste, la bonne expression, c’est le moteur qui pousse à repartir sur la piste de la photo d’après.

Au travers des photos présentées ici, j’aimerais faire entrevoir ce que l’on ressent sur le terrain, les émotions, la confusion, la tension. Et parfois, la grâce. Tout ce qu’on doit absorber, et transmettre en une seconde quand on appuie sur le déclencheur. Pour bouleverser, interpeller, éveiller... et témoigner, témoigner sans relâche. »

Pascal Rossignol débute sa carrière de photojournaliste au début des années 1980 en collaborant avec plusieurs titres régionaux, avant de travailler pour l’AFP, Libération, Le Parisien, puis d’intégrer Reuters en 1985. Il a également enseigné le photojournalisme dans les écoles de journalisme de Lille et de Paris, ainsi qu’à l’étranger.

Propos recueillis par Jeanne Magnien

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Page 46 | Photographe |

PAULINE CORTO

Je me définis comme « imagière photo ».

Née en 1973, dans l’Est de la France, j’étudie la sémiologie de l'image à l'Institut Européen de Cinéma et d'Audiovisuel de Nancy, avant de finaliser mon cursus de journalisme à Paris.

En tant que journaliste, j’ai raconté des histoires vraies dans un quotidien régional du Grand Est, illustrées par mes photographies. Pendant la Covid et suite à quelques amours déchues, j’ai commencé à « sampler » mon monde à travers un échantillonnage compulsif d’instantanés. Confinement oblige, j’ai réalisé à domicile des portraits d’objets à partir d’ustensiles de cuisine. Le noir et blanc intemporel s’impose d’emblée dans la « Série Arts Ménagers », qui mêle goût du design et sensibilité graphique. Les diptyques de cette série s’annoncent fondateurs d’un univers où lignes de fuite et textures des matières se disputent une esthétique à la fois géométrique, urbaine et poétique.

C’est avec ce style photographique en poche que j’ai ensuite abordé l’espace public de ma ville de cœur, Nancy et ses alentours. « Faire image de tout, faire image d'ici et d'imagination » devient mon obsession à travers un nouveau projet « American Pacotille »… Une chasse aux clichés qui donne à voir une Amérique mythique, fantasmée, au coin de ma rue. On y croise un cowboy à paillettes, des lavomatiques à hublots-gros yeux, ou encore des stations-service en forme de « Mushroom ». Bref, tout un monde d’illusions...

Après « les grands espaces », je suis revenue à une photographie plus intimiste : un dialogue post-mortem avec un illustre designer-architecte français d’après-guerre que je présente ici. Parallèlement, une autre série en couleurs, « Refaire Surface », rassemblant des paysages de vitesse a vu le jour et... la nuit. Je travaille actuellement à « Refaire Surface II », un voyage au long cours en sépia doux.

« Prouvé-le Moi » par Pauline Corto
Depuis deux ans, j’ai commencé un dialogue photographique des plus frontaux. Un face-à-face avec des objets vintage, d’après-guerre, qui avaient pour vocation de redonner « des jours meilleurs » à leurs utilisateurs, dans les écoles, les universités, les collectivités ou encore dans des espaces de soins comme des sanatoriums.

Ce travail iconographique réside dans la réalisation de portraits d’objets iconiques et non des moindres, puisqu’ils sont tous issus de l’imagination et du trait d’un ferronnier de génie devenu l’un des pionniers du design français. L’homme est un humaniste, fils d’une famille d’artistes qui a contribué au courant de l’École de Nancy (54), fer de lance de l’Art Nouveau en France. Reconnu architecte par ses pairs, sans jamais l’avoir été officiellement, contrairement à son frère Henri, ce dernier s’est illustré par des principes constructifs modulables et nomades, appliqués tant à des bâtiments qu’à des objets courants.

La première fois, j’ai rencontré ton ombre dans une ancienne école élémentaire, un préfabriqué de métal et de bois monté en quelques semaines, tel un habitat d’urgence, sur les hauteurs d’un village aux environs de Metz (57). À la sortie de la guerre, ce bâtiment à classe unique, posé comme un Ovni, devait redonner un toit sûr aux écoliers en blouses et gros godillots.

Mon premier cliché fut celui d’une patère de couloir sur fond de cloison à hublots, celui qui mène du préau à la salle de classe. Je l’ai appelé « L’Accroche-Cœur ». C’en était fait : le ferronnier m’avait ferrée. À travers cette chasse à l’objet compulsive, d’une chaise Standard à un lit aux pieds compas, via des escabeaux, des tables ou encore des bureaux, j’ai entrepris sans le savoir une quête de ton humanité toute entière. Contrairement aux apparences, ce travail photographique - en noir profond et gris fragiles - est une invitation à repenser le trop-plein de nos sociétés de consommation ; il n’est autre qu’un éloge de l’épure et du vide, à travers ton héritage.

Mon intention photographique est d’obtenir de ces objets une vérité telle que celle que l’on pourrait recueillir lors d’une prise de portraits du genre humain. Une immatérialité cadrée au plus près, une lumière intemporelle, des émotions issues d’une courbe, d’un reflet, d’une texture... que je nomme plus génériquement : « L’organité de l’objet ». J’ai rampé devant ton travail, j’ai aligné mon œil dans tes lignes de fuite. J’ai caressé les arêtes de tôle pliée, traqué les patines des bois et les écailles de tes peintures époxy.

De ton œuvre aux vocations populaire et fonctionnelle, j’ai tenté de donner une nouvelle lecture sensorielle, voire sensuelle. Chaque image a l’ambition de te rendre hommage. « Toi », que j’ai tutoyé des yeux. « Toi », indémodable poète, aujourd’hui encore Nancéien à New York dans les plus grandes salles des ventes, ou ami de Le Corbusier à qui tu as opposé le métal au béton. Qui es-tu Jean ? Et qu’avais-tu à... Prouvé.

À Jean Prouvé

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Page 62 | Photographe |

THOMAS VOLLAIRE

Depuis plus de vingt ans, Thomas Vollaire s’est imposé comme l’une des références françaises du portrait photographique. Son parcours, guidé très tôt par une passion pour l’image, l’a conduit à se consacrer entièrement à la photographie après une formation à Paris, puis une expérience marquante à New York, où il affine son regard et enrichit sa culture visuelle.

Au fil des années, il réalise les portraits de nombreuses personnalités du cinéma, de la télévision, de la musique, de la littérature et du spectacle vivant. Pourtant, qu’il photographie une célébrité ou un inconnu, son approche reste la même : établir une relation de confiance et créer les conditions d’une rencontre authentique. Pour lui, un portrait réussi ne se limite pas à une ressemblance physique ; il doit révéler quelque chose de la personne photographiée, de son caractère, de son histoire ou de son émotion du moment.

Cette recherche de sincérité se retrouve dans l’ensemble de son travail. Ses images sont souvent marquées par une grande sobriété, laissant toute leur place aux expressions, aux regards et à la présence du sujet. Sans effet superflu, il construit des portraits forts qui privilégient l’humain et la narration visuelle.

Au-delà de ses commandes pour la presse, les entreprises ou les institutions culturelles, Thomas Vollaire partage régulièrement son expérience lors de conférences, d’expositions et de formations. Ambassadeur Leica, il défend une photographie exigeante où la technique reste au service de l’intention et de l’émotion.

Sur le plan technique, Thomas Vollaire accorde une attention particulière à la lumière, élément central de son écriture photographique. Qu’elle soit naturelle ou façonnée en studio, elle lui permet de modeler les visages et de renforcer l’atmosphère de ses images. Son travail se caractérise également par des cadrages précis, une profondeur de champ souvent maîtrisée avec subtilité et une recherche constante de simplicité. Cette maîtrise technique, associée à sa capacité à mettre ses sujets en confiance, donne naissance à des portraits à la fois élégants, puissants et profondément humains.

Positif, écrire avec la lumière

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Page 78 | Photographe |

STÉPHANIE LACOMBE

Stéphanie Lacombe est née en 1976 à Figeac, dans le Lot. En 2001 elle est diplômée de l’École nationale supérieure des Arts décoratifs de Paris (ENSAD). Photographe, elle est invitée en résidences de création par les centres d’art et les institutions. Son langage photographique se rapproche du documentaire-direct faisant dialoguer textes et images. Ses séries sont une exploration de la vie quotidienne des classes populaires sur des thèmes aussi élémentaires que se loger, se déplacer, consommer, se divertir et se nourrir, à l’instar de sa série La table de l’ordinaire, scènes de repas ordinaires, ou dernièrement Hyper Life, portraits d’usagers sur un parking de supermarché.

Sélectionnée par Paris2024 pour la création de deux affiches artistiques des Jeux olympiques et Paralympiques (2023), lauréate de la Grande Commande de la BnF en 2022, du prix l’OBS en 2020, Prix Niépce en 2009, elle est lauréate de la Fondation Lagardère en 2006, a reçu le Grand prix de la photographie documentaire et sociale de Sarcelles en 2008, et Sebastião Salgado lui remettra le prix spécial du jury Agfa en 2001.

Son travail est exposé en France et à l’étranger (Argentine, Hong Kong, Espagne, Finlande), il est également publié dans la presse (L’Obs, Courrier International, la Revue XXI, Zadig, Libération, Le Monde). Elle transmet son expérience de femme photographe à l’occasion d’ateliers pratiques et pédagogiques autour de la photographie (Fondation Cartier, les Ateliers du Carrousel, le centre d’art Diaphane, le centre méditerranéen de la Photographie, la Maison Robert Doisneau, Les Rencontres d’Arles).

Depuis une quinzaine d’années, Stéphanie Lacombe rencontre le quotidien des femmes et des hommes des Hauts-de-France ; ses séries Immobile Home, Hyper Life et Somme toute appellent des souvenirs d’enfance et de cinéma : aires d’autoroute, campings, parkings d’hypermarchés, quartiers populaires... deviennent décors de l’intime, de comédies sociales ou de fureurs adolescentes, tout en restant rivées à une réalité économique âpre.

Animée d’un engagement lucide, Stéphanie s’attache aux propriétaires précaires de mobile homes, aux clients d’hypermarchés, aux intérimaires, pour mettre en lumière des vies invisibles. Ses images mettent à mal les clichés sur la pauvreté et montrent ceux qui travaillent dur, bricolent, s’entraident et inventent mille stratégies.

Son goût des autres la conduit à prendre le temps de la rencontre : elle implique ses modèles, ajuste poses, lumières, gestes, pour leur offrir une représentation à la hauteur de leur confiance, transformant la construction d’une image en geste politique et poétique partagé.

À partir de témoignages et confidences, elle cisèle des textes courts qui accompagnent les images comme des intertitres de film muet, épaississant leur surface. Ainsi, les voix de celles et ceux qui parlent de « reste à vivre » plutôt que de pouvoir d’achat, évoquent un abonnement collectif au journal, des serviettes de plage sur le trottoir, le steak du dimanche ou les huîtres de chez Aldi.

Le « petit monde » de Stéphanie Lacombe ravive la lumière dorée des vacances d’enfance, des jeux de starlettes sur le bitume ou des courses de caddie, et rassemble en un panier d’images et de mots une somme de p’tits bonheurs arrachés à la rugosité du réel.

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Page 96 | Photographe |

VINCENT SOYEZ

J’ai une petite vingtaine d’années quand je commence à photographier après avoir découvert, chez mon grand-père, la magie de la chambre noire dans sa salle de bains reconvertie en labo photo.

Il portait toujours sur lui un cadre de diapositive glissé dans son portefeuille. Quand il n’emportait pas un de ses appareils photo il ajustait la petite fenêtre de plastique blanc à son œil pour cadrer le monde de cette façon et imaginer quelles images il aurait pu faire.

Ce souvenir est resté avec moi car je me surprends souvent, clignant de l’œil et dodelinant de la tête, à imaginer de possibles cadrages.

Après le bac, je rejoins la section photo de Saint Luc à Tournai. Deux ans plus tard j’ai l’opportunité d’intégrer l’équipe d’assistants de la Villa d’Alésia, un des principaux studios photo de Paris, et d’apprendre sur le tas en côtoyant de multiples photographes, styles et techniques.

Une période formatrice pendant laquelle je regarde, je m’inspire, j’expérimente et commence progressivement à répondre à des commandes.

Pendant les dix années suivantes, je collabore avec des maisons de disques et réalise des photographies et des clips vidéo entre autres pour Axel Red, Eddy Mitchell, Lara Fabian, Alain Souchon.

En 1996, attiré par les possibilités d’un ailleurs je quitte Paris pour New York où je commence à travailler en tant que photographe commercial. Je retrouve ici l'industrie de la musique, mais aussi celle du sport et de la mode masculine en collaborant avec Virgin, Universal, BMG, Sony Music, The source Mag, FHM, ESPN.

Parallèlement, je développe un travail plus personnel. La ville de New York est un formidable terrain de jeu et l’Asie du Sud-Est où je retourne pendant plusieurs années consécutives, me permet d’explorer un autre monde.

En 2024, je reviens en France et continue ma quête d’images.

Quand, lors d’une rencontre, on me demande quel genre de photographie je fais, j’ai souvent de la peine à définir clairement ce qui caractérise mon travail. J’esquive en expliquant que je suis sensible à des ambiances, que j’essaie de les saisir, finissant, afin de couper court à cette embarrassante question, par communiquer l’adresse de mon site web. Une image vaut mille mots, dit-on.

Cette difficulté réside probablement dans la façon dont j’aborde la photographie.

Je la pratique depuis quelques décennies et la passion que j’ai pour elle ne se limite pas à son côté artistique. Elle est un alibi pour sortir, marcher, entretenir une bonne forme physique, préserver une curiosité renouvelée pour le monde. En bref, c’est un moyen formidable de se sentir vivant!

De plus, je ne suis pas un photographe documentaire. Le cas échéant, l’objet de mon travail serait facile à articuler. Ce n’est pas le désir d’illustrer un thème spécifique qui me mène à photographier mais plutôt l’acte photographique qui, par accumulation d’images, donne naissance au thème.

La méthode est lente, besogneuse, souvent déconcertante en ce qu’aucun résultat n’est jamais garanti. Patiemment, avec le temps, j’accumule des images ; des directions se profilent, des embryons de sujets prennent vie et je peux alors suivre un thème plus défini.

Je dois ajouter que quelques jours sans pratique photographique me laissent le sentiment de laisser échapper un temps précieux qui ne peut être rattrapé. J’ai une sorte d’urgence à photographier, une peur de rater des occasions, de laisser filer la vie sans pouvoir en préserver ici et là quelques fragments visuels. J’ai comme un besoin presque physique d’avoir l’appareil photo à mes côtés. Sans celui-ci, quelque chose me manque.

Les photographes parlent souvent d’organiser le chaos. Une véritable gageure à New York où la plupart des images proposées ici ont été faites. Trop de choses se déroulent simultanément dans le cadre pour que je puisse en contrôler le contenu alors, le choix d’isoler l’humain, un par un, me donne en quelque sorte le sentiment de reprendre la main.

En pratique, c’est presque toujours l’arrière-plan qui capte d’abord mon attention et la patience devient ensuite un véritable outil de composition. Je prends le temps de regarder, d’imaginer, j'ajuste ma position et peaufine mon cadrage en anticipant ce qui pourrait s’y dérouler.

L’humain y est un élément graphique au même titre que l’architecture, les ombres, les couleurs. Souvent il est une silhouette anonyme de petite taille, un contrepoint humain d’une version plus sereine et peut-être plus méditative de New York.

La série One by One s’est naturellement révélée de cette façon.

Vincent Soyez

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Page 114 | Photographe |

FABRICE MERCIER

J’ai commencé la photographie relativement tard, en 2013, à l’âge de 43 ans. Ce qui n’était au départ qu’une simple curiosité est rapidement devenu une véritable passion.

À partir de 2019, je me consacre principalement à la photographie de rue, (ou street photography). Si j’aime également photographier la nature, j’ai une préférence marquée pour l’humain. Pour résumer, disons que je m’intéresse avant tout à la nature humaine.

Je me considère comme un photographe de rue ou, avec un brin d’humour, comme un photographe animalier qui observe l’espèce humaine dans son milieu naturel. Mes images naissent souvent de rencontres furtives, de coïncidences visuelles ou de situations inattendues qui surgissent dans l’espace public.

Autodidacte, je n’ai suivi aucune formation particulière dans ce domaine. Ma pratique s’est construite au fil des années, à force d’observer, d’arpenter les rues et d’interroger ce qui se joue dans les scènes ordinaires de la vie urbaine.

La photographie occupe aujourd’hui une place essentielle dans ma vie. Elle dialogue avec mon activité professionnelle : je suis éducateur au sein d’un Accueil de Jour dans le domaine du handicap mental, où j’anime notamment des ateliers autour de la musique et de la photographie.

Au cours du mois d’octobre 2025, mon premier livre a vu le jour. Cet ouvrage est une invitation à voir le monde autrement.

Pour celles et ceux qui souhaitent se procurer mon livre SynchroniCITÉ, il est en vente sur mon blog à l’adresse suivante : www.fabricemercier.com

Ma pratique photographique s’inscrit principalement dans la photographie de rue. J’y vois un terrain d’observation privilégié de la nature humaine. La ville est un espace vivant où se croisent des trajectoires, des regards et des situations qui, bien souvent, ne durent qu’un instant. Photographier la rue consiste pour moi à rester attentif à ces fragments de réalité qui surgissent dans le flux du quotidien.

À travers ces images, je cherche à documenter l’histoire de la ville, mais aussi à proposer une lecture particulière d’un monde urbain en pleine mutation. L’espace public est un lieu où se révèlent les transformations sociales, culturelles ou politiques qui traversent notre époque. La photographie de rue permet d’en saisir les traces, parfois discrètes, au détour d’une scène ordinaire.

Ma démarche consiste à chercher là où le hasard m’attend. Dès qu’une scène intéressante surgit, j’appuie sur le déclencheur. Je procède beaucoup par intuition. Dans cette quête des hasards improbables, le langage des couleurs est comme un guide qui oriente mon regard et mes pas.

La photographie de rue est non seulement un témoignage sur ma vision du monde mais aussi sur les forces qui structurent le vivant. Le hasard génère des variations mais celles qui perdurent sont celles qui s’harmonisent avec leur environnement. Dans ma pratique photographique, je cherche à immortaliser des fragments d’équilibre issus du chaos, comme pour se souvenir que l’harmonie finit toujours par l’emporter.

En effet, loin d’être une force aveugle et chaotique, le hasard semble être avant tout une source de créativité et d’harmonie. La biodiversité telle que nous la connaissons aujourd’hui n’en est-elle pas la parfaite démonstration ?

Mon travail s’attache ainsi à révéler ces instants de synchronie où différents éléments du paysage urbain semblent soudain s’accorder pour produire une image singulière. Ces correspondances peuvent être graphiques, symboliques ou narratives. Elles transforment alors une scène ordinaire en une situation porteuse de sens, parfois humoristique, parfois poétique, parfois plus ambiguë ou dramatique.

Si le hasard joue un rôle déterminant, la photographie de rue demeure aussi l’expression d’une vision personnelle du monde. Chaque photographe sélectionne, cadre et interprète le réel selon sa propre sensibilité. Photographier la rue revient alors à se placer à l’écoute du monde : marcher, observer, attendre que quelque chose advienne. Dans ces instants fugaces, l’image devient le témoin d’une rencontre entre le regard du photographe et la part imprévisible du réel.

Fabrice Mercier

Note : cette série de vingt-cinq photographies est extraite de mon livre SynchroniCité. Réalisées dans l’espace public entre 2021 et 2025, elles rassemblent des images issues de mes déambulations urbaines.
Elles donnent à voir des instants où formes, gestes et regards semblent parfois s’accorder, faisant émerger des correspondances visuelles au cœur du quotidien. Ces scènes, saisies sur le vif, témoignent de la richesse et de la diversité de la vie urbaine.

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Page 130 | LUMIÈRE SUR… |

MARC RIBOUD, le plaisir de voir. Par CATHERINE RASPAIL

« La photographie ne peut pas changer le monde,
mais elle peut montrer le monde, surtout quand il change. »

Marc Riboud


À regarder ses images des montagnes célestes du Huang Shan en 1983, haut lieu des poètes et des peintres, il faut imaginer le petit Marc faire ses premiers pas et ses pâtés de sable place Bellecour, à Lyon.

La curiosité comme héritage

Marc Riboud voit le jour le 24 juin 1923 à Saint-Genis-Laval près de Lyon. Il est élevé au sein d’une famille de la bourgeoisie traditionnelle. Entouré d’aînés brillants, il s’interroge en silence : « Longtemps rêveur et distrait, je suis resté silencieux. » avouera-t-il des décennies plus tard.1

Petit garçon visuel et curieux, son imaginaire est façonné par le journal que Camille, son père, tient à 25 ans, entre 1910 et 1911, lors de son tour du monde. Ce sera longtemps son livre de chevet.

Marc gardera précieusement en mémoire la « phrase aimante » de ce père humaniste, curieux et grand voyageur : « Marc, si tu ne sais pas parler, tu sauras peut-être regarder . C’est important de savoir voir. »

Dans ce même élan confiant, pariant sur la qualité du regard de son fils, Camille donne à Marc, 14 ans, son vieux Vest Pocket Kodak utilisé pendant la guerre de 1914. Il l’aurait utilisé pour faire des images de l’Exposition Universelle de Paris en 1937, que Marc a visitée avec son père.

Camille Riboud, homme cultivé, curieux de politique, traversé de doutes, camarade de guerre de Paul Reynaud en 1915, inspirera définitivement Marc : « Mon père m’a marqué de façon fantastique alors même que je ne lui parlais jamais. »2 C’est sans doute aussi Camille Riboud, arpenteur du monde, désobéissant aux injonctions ferroviaires qui ordonnaient de ne pas se pencher au dehors, qui donnera à Marc ce goût instinctif d’aller « voir de près ce dont tout le monde parlait de loin. »

La toute première expérience photographique de Marc survient à l’âge de huit ans. Un jeune couple d’amoureux à moto lui demande une photo. Déjà très pudique, il déclenche sans regarder. Il connaîtra longtemps cette double tension : la crainte de s’approcher, de violer l’intimité et le désir d’aller voir de plus près pour photographier ce qu’il n’osait regarder.

Deux drames familiaux marqueront l’enfance et la jeunesse de Marc : en 1936, Olivier, son « petit frère » et « seul ami dans la famille », décède de la scarlatine. Il s’enferme encore plus dans le silence et les jeux avec son train : son amour des cercles a-t-il pour origine son œil s’exerçant à suivre les wagons orbitant sur les circuits ?

En 1939, son père, traumatisé par la Première Guerre Mondiale, ne supporte pas l’idée que ses fils puissent à leur tour risquer leur vie. Il s’enferme dans son bureau et se tire une balle dans la tête.

Son frère aîné, Jean, vient le chercher au pensionnat, « Papa est mort. Il a eu une attaque. » Marc vit avec cette version jusqu’à l’âge de 70 ans. Vivre son deuil en silence.

Résistance

Le discours d’un certain de Gaulle entendu à la radio le 18 juin 1940, le questionnement sur l’absence soudaine d’un copain de lycée nommé Bloch auront raison de son extrême timidité et de son appréhension des rencontres. À 17 ans, Marc rejoint la Résistance et distribue des journaux clandestins dans cette ville de Lyon où il reviendra à l’occasion du procès de Klaus Barbie en 1987 : « “les bonnes familles”, “les bonnes autorités”, de notre bonne ville de Lyon comme bien d’autres villes de France, savaient. Mais elles tenaient à leur bonne conscience. » écrira-t-il dans le Nouvel Observateur.3

Agent de liaison, il monte ensuite au Maquis du Vercors. Après l’attaque, faisant montre d’indépendance, il n’obéit pas aux ordres, se cache et échappe à la mort : « Au lieu de remonter, je suis descendu, seul de mon groupe. La différence entre la vie et la mort, ce fut peut-être ce détail-là... » Pendant de nombreuses années, il restera discret sur cet engagement.

Le destin est parfois affaire de détails. Son frère Jean, résistant, déporté à Buchenwald, soigne ses poumons au sanatorium de Combloux où il fait la connaissance de Nicole Cartier-Bresson, poètesse, radio de la Résistance et sœur du photographe. C’est ainsi que plus tard, Marc rencontrera Henri Cartier-Bresson et lui montrera ses photos de Tignes avant la mise en eau du barrage.

S’affranchir : le chemin de la photographie

A la Libération, Marc Riboud commence à faire des photos avec le Leica III qu’il a hérité de son père. Décalé, il a l’impression qu’il sera toujours en retard sur tout. Avec un Très Bien en géométrie descriptive, « une somptueuse jouissance », il entre à l’École Centrale de Lyon. Il en sortira 3 ans plus tard, sans diplôme.

1948-1951 Déprimé, il s’ennuie à travailler dans un bureau d’études à Villeurbanne. Il prend une semaine de congés pour photographier Maria Casarès et Gérard Philipe au Festival d’art dramatique de Lyon : « Je ne suis pas revenu. Ils m’attendent toujours ! », s’amusera-t-il plus tard.

Cartier-Bresson, Capa. À 30 ans, l’attrait de l’ailleurs lui fait quitter Lyon : « Marc Riboud est devenu photographe pour partir » affirme Lorène Durret, directrice de l’association Les amis de Marc Riboud.

Leica en bandoulière, il rejoint son frère Jean à New-York et photographie la ville comme un premier reportage. Choc visuel. Il montrera ses photos à Cartier-Bresson.

À son retour en France, il revoit celui qui dirige Magnum avec Robert Capa et George Rodger depuis 1947. Celui que Marc appellera le « tyran bienvenu », « généreux, sévère, attentif et impitoyable », Cartier-Bresson, sera « le mentor » du jeune Riboud photographe. De 15 ans son aîné, avec pour origine sociale commune la grande bourgeoisie, il repère très vite son goût inné du cadrage et son amour des formes : « Tu es né géomètre » dira-t-il de Marc.

De la connaissance de l’œil à l’œil de la connaissance, il n’y a qu’un pas.4

En 1953, Marc arpente les rues de Paris à la recherche de la “bonne image”. Celui pour qui « Photographier, c’est composer un tableau comme les peintres de la Renaissance », “le grand Henri” prête à Marc un ancien viseur qui inverse l’image. Riboud tombe sur la Tour Eiffel qui se refait une beauté. Déjà, Marc compose avant d’enregistrer. Dans cet univers suspendu, dangereux, il remarque le peintre Zazou, sorte de Buster Keaton qui s’ignore. Débute alors sa technique de photo sur le vif : il combine avec succès le point où cadrer, un agencement dans le cadre du viseur, l’instant décisif. Tout ensemble et en même temps, espérant la venue du hasard qui couronnera l’image. Marc fait un seul film, montre la planche-contact à Capa qui choisit la photo du Peintre de la Tour Eiffel que nous connaissons aujourd’hui. Capa la propose à Life qui publie. Il fait entrer Marc dans la famille Magnum avec Zazou pour sésame.

Magnum : entre désir et désir de liberté

Riboud fait maintenant partie de la famille Magnum : Henri Cartier-Bresson, Robert Capa, David Seymour (Chim), George Rodger, de fortes personnalités et chacun doit garder la sienne.

Capa l’envoie à Londres : « Tu es trop timide, va voir les filles et apprend l’anglais... » Durant ces mois londoniens, Marc ne voit pas les filles, n’apprend pas « bien l’anglais » mais fait beaucoup de photos. Capa, bienveillant, lui rend visite, lui donne des conseils, de l’argent, devient son confident. Il est le protégé qu’on pousse. Capa et Cartier-Bresson l’aident, chacun à leur manière, à devenir lui-même.

Capa lui obtient une commande pour le Picture Post : « Il faut envoyer Marc à Leeds, il fera ça très bien. Il est Lyonnais, Leeds est aussi lugubre que Lyon, une ville pleine de brouillard. »5 Leeds, ville du Nord, sera son premier long reportage. Dans cette Angleterre des “laissés pour compte”, Marc Riboud expérimentera sa méthode : il privilégie un travail en profondeur, sur la durée, plutôt que le traitement d’un évènement brut. Marc prend son temps. Humanisme et géométrie. Dans son Londres d’après-guerre, on retrouve sa malice et son amusement, le burlesque empathique, prémices d’un Martin Parr (British Museum, Londres, 1954), mais aussi sa gravité (Dockers en grève réunis à Hyde Park, 1954). Il fait confiance à son œil ; ce qui compte est ce qu’il voit. « Photographe oui mais journaliste, non. »6

Chez Magnum, il apprend à changer de passeport entre Israël et l’Égypte, comment voyager en Inde, bénéficie d’innombrables contacts mais... il ne reçoit pas de conseils photographiques. À son retour de Londres, Il apprend la mort de Capa, (le 25 mai 1954), qui le laisse une nouvelle fois orphelin. Marc admire les photographes de Magnum, les respecte, est parfois influencé mais, comme plus jeune, il “rue dans les brancards”. Il s’affranchit, il lève l’ancre, quitte Paris et passe deux ans en Orient.

En 1955, il rachète la Land-Rover de George Rodger et part avec sa sœur Françoise que la perte de son fiancé, fusillé dans le Vercors, a laissée exsangue. Les discours techniques le laissent froid, il méconnaît les magazines dont on parle. Il se tourne vers l’Est.

« Quand il part en Asie, son regard change » constate Lorène Durret. Concerné par l’humain, empreint d’une grande délicatesse, Marc Riboud part un an en Inde, sans projet, sans commande, avec une petite garantie financière de l’Unesco et de l’OMS. Il découvre une autre façon de penser, une autre culture. Magnum lui commande des reportages, des sujets journalistiques. Alors qu’il fait “l’école buissonnière” et qu’il photographie au gré de sa curiosité, Cartier-Bresson l’invite à construire des histoires, « en 15 photos maximum ». Leurs échanges par courrier en gardent les traces.

Après un court passage à Lyon pour revoir sa mère mourante, il part en Chine en 1957 « parce qu’on ne peut pas ». Aucun photographe occidental n’était alors admis en Chine. Pendant 3 mois, il arpente les grandes villes, les campagnes, les fermes, les écoles, les usines, semant son “ange gardien”, son guide.

Ces photographies restituent un monde désormais disparu. Il retournera régulièrement en Chine, documentant les transformations, les bouleversements culturels pendant près de 50 ans.

Sa première photo de Chine est Femme dans le train, Guangzhou, 1957. Inaugurale, elle met en lumière l’élégance et la dureté de la civilisation chinoise. « Marc était sensible à la grâce des femmes et des enfants » nous dira Catherine Chaine-Riboud, son épouse.

La photo prise en 2002 à Shanghai, Le Petit Lapin, illustre à la perfection son postulat : « Le banal de la vie quotidienne renferme des joyaux. »

Avant d’arriver en Chine, Marc Riboud progressera lentement. Il traverse la Turquie, l’Iran, l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, puis la Chine, et enfin le Japon. Plus promeneur que voyageur, Marc parle de son travail comme celui d’un solitaire, un métier de silence, à flâner, à attendre. Ni philosophe, ni sociologue, il regarde la surface. Les Grecs ne disaient-ils pas que l’âme se promène sur la peau. Pas de hâte, donc, mais marcher et regarder pour VOIR. Pour bien voir, il ne faut pas se fondre dans ce qu’on regarde : « Si l’on devient l’autre, comment avoir la surprise de l’autre ?! »7

Marc considère les lieux traversés comme des amis. Il retournera souvent en Chine, en Inde, au Japon pour voir si ces pays ont changé.

« Plus promeneur que voyageur, Marc parle de son travail comme celui d’un solitaire,
un métier de silence, à flâner, à attendre.
Ni philosophe, ni sociologue, il regarde la surface. »

Catherine Raspail

Et le reste du monde

Au Vietnam, il ne documentera pas la violence. « Ses photos montrent la vie quotidienne en temps de guerre. » constate Lorène Durret. Tout comme Marie-Laure de Decker, il se refuse à documenter le sang, les combats. Au Vietnam comme au Bangladesh lors de la guerre d’indépendance, « mes yeux et mon objectif se sont parfois fermés devant la violence. » confiera-t-il. Il n’a que trop connu la guerre. Fin observateur, pudique, sans jugement, il garde une retenue, une mise à distance. À la laideur, au sordide, il préfère « la tendresse visuelle ». Se tourner vers la vie.

Sa passion de l’actualité l’entraîne vers l’Algérie et la liesse de l’Indépendance. Il se souvient du conseil de Capa : « Si les photos ne sont pas bonnes, c’est qu’on n’est pas assez près. » Dans la benne du camion placé en tête du cortège, il rend compte de la ferveur. La pellicule imprime la puissance de la foule unie, l’émotion de ces jeunes qui lui rappellent les maquisards du Vercors. Un pendant de La liberté guidant le peuple de Delacroix, « la beauté des révolutions... dans leurs premiers jours », insistera-t-il.

Il suivra les indépendances africaines non pas dans la laideur des combats mais dans la beauté de la vie quotidienne.

Washington, 1967

Marche pour la paix au Vietnam, « la jeunesse américaine donnait à l’Amérique un beau visage. »

Toute la journée, Marc photographie femmes, hommes, Blancs, Noirs. La nuit tombe, et, dans son viseur, apparaît ce moment « de grâce où l’œil, au mieux de sa forme, a le vrai pouvoir de “voir”. » : le symbole de la jeunesse américaine, une fleur contre des baïonnettes. C’est La Jeune fille à la fleur, dernière photo du film.

Et puis il y eut mai 68, Paris, les barricades, les arbres abattus, le désordre. Son goût pour les formes va s’exercer pleinement : comment mettre en place la composition, la géométrie parmi les pavés, les poutres, les grilles démantelées.

Organiser visuellement le désordre. Quand la géométrie s’inscrit dans le rectangle, quel plaisir, quelle jouissance ! De la précision naît une émotion. Nous ne sommes pas loin de Bach.

Procès Barbie, 12 mai 1987

Marc Riboud sort de sa réserve lors de ce procès. Il photographie “le boucher de Lyon” et témoigne que son Leica fut un véritable bouclier entre lui et celui qu’il savait être un tortionnaire, un tueur. Quarante-quatre ans avant, à Lyon, « tant de camarades avaient été torturés, fusillés par “le boucher de Lyon”(...) On aurait dit un gentleman courtois, doux et réservé (...) » Marc mesure les limites de l’art photographique : « J’ai des photos où l’on voit Barbie extrêmement digne, l’air vrai ; la photo ment ! »

« Voir n’est pas facile », « Il y a une orthographe de la photographie »

Pratiquer tous les jours, comme un pianiste ou un sportif de haut niveau : « L’œil se perd comme on perd la main » dira Marc Riboud. Il faut pour cela conserver la rapidité du coup d’œil, la précision du cadrage, cette « ferveur, la flamme qu’il avait de regarder, cet enthousiasme, cet appétit, ce désir de voir »8, tout cela se cultive. Ce « plaisir de l’œil était pour lui le plus grand de tous ». Cela n’empêche pas les tâtonnements, les doutes ; « une détermination extrême » doublée d’une douceur, d’un humour, d’une gaîté tempérée par des vagues de mélancolie. Il ne croit pas à la création mais il cherche la vie.

Et pour gagner ce « bon centième de seconde » qui lui donne « un long bonheur », le photographe engage tout son corps. Pour bien voir, il faut un équilibre du corps et de la tête. Dans son art fébrile où la mobilité et le hasard l’entraînent à danser sur le vif, il saisit la beauté de l’instant avant qu’elle ne s’efface irrémédiablement. Il embrasse l’espace dans une bénéfique euphorie, construisant une image dont la composition harmonieuse lui procurera une véritable jouissance. « Sans ces deux éléments : lumière et mouvements, il n’y a pas d’œil possible. »9 Regarder, photographier l’aident à vivre.

Répéter, recommencer, s’amuser, rester “vertical”, rencontrer les « délicieux compagnons » que sont la lumière du soir, la pluie, le vent et prendre des photos sans caméra, « des photos à l’œil, quoi. »10

« Plus complexe que Doisneau », commentera Sonia Bove, ex-directrice de la Fondation Nationale de la Photographie à Lyon, « l’œil désigne la ligne en permanence. » Ce qui n’empêche pas l’humain d’être toujours présent : comme dans le jardin zen, s’il est absent, il existe des traces de gestes, des graffitis, des pancartes. Et l’image déclenche une histoire, une émotion : « La Jeune Fille à la fleur ? Je veux être là moi-aussi ! » lance Sonia Bove lors de notre entretien.

Transmission

Marc Riboud, comme autrefois Cartier-Bresson et Capa l’avaient fait pour lui, a su repérer et encourager de jeunes photographes.

Jane Evelyn Atwood se souvient de son arrivée à Paris en 1971. C’est au hasard de cours de tirages à l’American Center qu’elle croise un jeune stagiaire de chez Magnum. Il lui fait rencontrer le photographe Leonard Freed qui lit ses photos durant une nuit entière. Celui-ci lui propose de postuler au tout nouveau prix W. Eugene Smith. Freed la met en contact avec Marc.

Elle se souvient d’un être « brillant, trop brillant pour être un photographe », « extrêmement drôle, aux blagues fines. » Il lui apprend à éditer, lui donne des astuces pour le texte de son dossier. Un dimanche, il lui téléphone : « You got it ! » Il faut aller à New-York chercher le prix. Marc et Jane voyagent ensemble pendant les 48 heures que dure le voyage retardé par une grève : « C’était délirant ! Il faisait rire tout le monde. » Au moment de faire son discours, ayant oublié ses notes dans l’avion, Marc improvisera en détendant l’atmosphère guindée. Plus tard, Jane s’inquiétant de jeter beaucoup de ses diapositives couleur, Marc la rassurera : « Mes diapos font la queue pour rentrer dans la poubelle ! »

Catherine Riboud signera la préface du Photo Poche de Jane.

Rencontre avec Lorène Durret, directrice de l’association Les amis de Marc Riboud

Dès 2002, Marc se soucie de la pérennité de son œuvre : l’association Les amis de Marc Riboud est créée. Les premiers membres sont choisis par le photographe dans son entourage proche : amis, professionnels (Robert Delpire, Martine Franck...), membres de la famille. Après une tentative infructueuse de déposer le fonds photographique à Lyon, ville de son enfance, Marc Riboud est accueilli au Musée des Arts Asiatiques-Guimet à Paris, en 2019. Son amour de l’Asie, ses multiples voyages en Chine, au Japon, en Inde, au Vietnam, la présence de la collection de textiles d’Extrême-Orient donnée au Musée Guimet par l’épouse de son frère Jean, Krishna Roy, tout cela conduisait tout naturellement l’œuvre du photographe dans ce musée de la place d’Iéna.

Dernière assistante de Marc, Lorène veille sur les 50 000 pièces, parmi lesquelles 11 000 planches-contact, sur les tirages d’époque et modernes, sur la presse, (Marc a aussi écrit des articles notamment dans Le Monde quand le quotidien ne publiait pas de photos). Les tirages modernes sont, pour la plupart, signés par Thomas Consani de chez Picto. Thomas a vu son père travailler pour Marc et a pris le relais. Une fructueuse coopération, voire une amitié profonde ont lié les deux hommes. « Il voulait un tirage “brillant”, ni trop contrasté, ni doux (...) Son choix était très sûr. », se rappelle Thomas.

L’association fait vivre l’œuvre de Marc au travers d’expositions, de livres, de films et grâce à l’appui de ses membres. Elle bénéficie aussi de l’aide du Musée Guimet grâce auquel les planches-contact ont pu être numérisées, une étroite collaboration avec le conservateur de la collection photo permet des échanges de matériels, de stagiaires...

L’association ouvre le fonds au travail de recherche d’universitaires, d’historiens. La volonté est de rendre ce fonds plus accessible avec, par exemple, des photos visibles sur le site du musée. Ouvrir, créer des associations avec d’autres photographes, commissarier des expositions à l’étranger et établir des liens privilégiés dans les musées des pays visités par Marc, voilà quelques-uns des objectifs énoncés par Lorène Durret.

En 2023, l’exposition 100 photos pour 100 ans fut organisée au Musée des Confluences à Lyon. Le 22 octobre, ouvrira une exposition, Verso il mondo, au musée Filatoio di Caraglio (Piémont) dans une ancienne filature de soie.

Marc Riboud nous laisse une œuvre portée par son amour des humains et par la gourmandise de voir.

Il aimait à citer la dernière phrase du livre Du côté de chez Swann de Marcel Proust : « Le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues sont fugitives, hélas ! comme les années. »

Nous nous permettons de dire à la suite de Robert Doisneau qui lui écrivait : « Salut Marc, le temps nous guette, il faut ouvrir l’œil. »

Catherine Raspail


Je souhaite remercier tout particulièrement Lorène Durret pour son chaleureux accueil et pour sa disponibilité, ainsi que Catherine Riboud pour sa confiance, son écoute et son précieux témoignage. Merci aussi à Jane E. Atwood, Thomas Consani et Sonia Bove pour la transmission de leurs émouvants souvenirs. Un clin d’œil à Pablo de Decker.


Notes

1 – Marc Riboud, Photo Poche, Actes Sud, 2026
2 – Paroles d’un taciturne, Delpire, 2012
3 – Article du Nouvel Observateur : Lyonnais si vous saviez, 2 juillet 1987
4 – Célébration de l’œil, Claude Durix, Robert Morel Éditions, 1963
5 – Paroles d’un taciturne, Marc Riboud, Delpire, 2012
6 – Paroles d’un taciturne, Marc Riboud, Delpire, 2012
7 – Marc Riboud, Photo Poche, Actes Sud, 2026
8 – Entretien avec Catherine Chaine-Riboud
9 – Célébration de l’œil, Claude Durix, Robert Morel Éditions, 1963
10 – Paroles d’un taciturne, Marc Riboud, Delpire, 2012

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Page 150 | Photographe |

PHILIPPE GLADE

Issu d’une famille d’artistes mais engagé dans un parcours universitaire juridique, Philippe Glade découvre la photographie lors d’un séjour linguistique à Berkeley, en Californie, au début des années 1990.

Séduit par la lumière et la nature exubérante de la région, il crée un portfolio consacré au Golden Gate Park qui lui ouvre les portes de l’édition. Chronicle Books publie alors son premier livre, « In Bloom » (En Fleurs), suivi de nombreux agendas et coffrets de cartes postales.

La chance lui sourit lorsqu’il obtient la fameuse « carte verte » lui permettant de travailler aux États-Unis. Installé à San Francisco comme professeur de français pour adultes, il poursuit son exploration photographique dans un environnement particulièrement favorable à l’expression artistique.

Au tournant des années 2000, l’arrivée du numérique transforme son travail. Son « Imaginary Garden », issu du remix de ses images botaniques, fait la couverture du San Francisco Chronicle Magazine, est diffusé chez IKEA et exposé à Palo Alto. Ses créations serviront également de décoration pour deux hôtels à Palo Alto et Paris.

Passionné par le désert après trois traversées du Sahara, il découvre Burning Man qu’il documente dès 1996. Membre de la « Documentation Team », il se spécialise dans la photographie des architectures éphémères du festival, sujet qu’il présente depuis vingt ans sur son blog « This is Black Rock City ».

Ses deux ouvrages « Black Rock City, NV – The Ephemeral Architecture of Burning Man », publiés en 2010 et 2016, constituent une référence sur cet habitat temporaire créé chaque année par près de 90 000 participants.

Fin 2019, soucieux de retrouver ses racines, Philippe Glade revient en France pour entamer une nouvelle étape créative.

Située à 1 200 m d’altitude dans le nord-ouest du Nevada, Black Rock City tient son nom du désert de Black Rock, vaste étendue de limon compacté située à deux heures de route de la ville moderne la plus proche. Durant la dernière semaine d’août, cette ville éphémère accueille près de 90 000 participants à Burning Man, rassemblement d’artistes et de libres penseurs déterminés à survivre dans un environnement aux conditions extrêmes : chaleur écrasante, nuits fraîches, vents violents et poussière alcaline omniprésente.

Depuis 1990, date du premier rassemblement informel d’une centaine d’amis californiens dans ce désert déjà fréquenté par des artistes tels que Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle, Michael Heizer ou Richard Misrach, sa forme en fer à cheval lui permet d’évoluer selon la taille d’une population devenue internationale. Sur un terrain de 15 km², la ville s’organise entre « la Playa », immense espace consacré aux installations artistiques, et la ville proprement dite, structurée par un réseau de rues semi-circulaires et radiales. Loué au Bureau of Land Management (BLM), le site doit être restitué immaculé selon le principe du « Leave No Trace » (« Ne laissez aucune trace »).

Rassemblement non commercial où aucun échange d’argent n’est autorisé, Burning Man impose à chacun d’apporter tout le nécessaire pour une semaine dans le désert : eau, nourriture et habitat. Aucun matériel ne pouvant être acheté sur place, en vertu du principe de « self-reliance » (« autonomie »), chacun doit anticiper ses besoins. Avec un sol qui peut se transformer en boue collante après de fortes pluies, les solutions d’habitat temporaire nécessitent souvent imagination et ingéniosité.

Mon premier séjour à Burning Man, en 1996, fut une épreuve de tous les instants. Parti avec quelques bouteilles d’eau, des sachets de chips, quelques biscuits secs, un paquet de Velvia 100 et une petite tente usagée, j’étais manifestement sous-équipé pour les quatre jours que durait alors l’événement. Sans vélo, sans protection contre la poussière alcaline qui crevasse les doigts et sans aucun contact sur place, ce qui devait être un reportage sur l’« Americana » californienne se transforma en véritable expérience de survie. Je revins néanmoins avec des images aujourd’hui devenues « collector » et la ferme intention de revenir mieux préparé. Et cela pendant vingt-trois ans.

Au fil de séjours de plus en plus longs, j’ai progressivement délaissé la partie la plus visible de l’événement - « people and art installations », pour explorer ma ville d’adoption et photographier les multiples formes d’habitat imaginées pour survivre, avec style ou non, dans cet environnement hostile. Cette recherche a donné naissance à deux ouvrages, dont « Black Rock City, NV - The New Ephemeral Architecture of Burning Man » publié en 2016, toujours considéré comme une référence par de nombreux architectes et étudiants.

Ma routine photographique à Black Rock est dictée par le soleil et la chaleur. Le réveil se fait vers 5 heures, dans une ville encore assoupie. Ma première destination est « Deep Playa », où les mutant vehicles « Mayan Warrior », « Abraxas » ou « Robot Heart » accompagnent le lever du soleil dans une impressionnante communion collective. Mais dès les premiers rayons, la chaleur devient écrasante.

Je parcours alors les rues à la recherche de l’inattendu, de l’étrange ou du décalé, souvent incarnés dans de nouvelles structures d’habitat. De camp en camp, l’accueil est spontané et les constructeurs partagent volontiers leurs techniques et innovations. En fin d’après-midi, je rejoins « Distrikt », qui donne le ton d’une soirée longue et bruyante, avant de retrouver mon camp solo (“Déjà View” 2:40@J) et sa douche improvisée.

Lorsque la température retombe, retraverser la Playa et partager ce moment collectif de bonheur justifie à lui seul les tempêtes de poussière, les bourrasques et les averses soudaines vécues durant une semaine.

Philippe Glade

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Page 168 | Photographe |

CHRISTIAN CAPRON

Je suis photographe et tireur argentique noir et blanc. Maintenant installé sur l’île de La Réunion, je travaille dans mon atelier-galerie.

Avant cela, toujours l’appareil photo à la main, la vie m’a emmené à Paris, en Amérique du Sud et en Afrique, à la rencontre de personnes merveilleuses et de paysages grandioses. Mais comme tout ce que l’on veut vraiment, le terrain est souvent semé d’embûches.

J’ai commencé la photographie argentique à l’adolescence. Entièrement autodidacte, j’ai toujours préféré aller photographier plutôt que d’apprendre la technique sur un banc d’école. Pendant longtemps, je n’ai montré mes images qu’à de rares personnes : je trouvais mes tirages trop médiocres. Mais au fil des rencontres, des expositions et des lectures, ma technique s’est affinée et j’ai gagné en confiance. Bien plus tard, j’ai vendu mon premier tirage en faisant visiter mon laboratoire, un moment décisif.

Dans les années 1980, je ne comprenais pas mes amis photographes qui ne tiraient pas eux-mêmes leurs images. Cette incompréhension m’a poussé à persévérer dans le travail du laboratoire. Les années ont passé, mon exigence s’est accrue, et j’ai choisi de tirer exclusivement sur papier baryté, avec la rigueur que cela impose. La reconnaissance est venue progressivement : je n’ai jamais cessé, par passion.

Ce chemin m’a conduit à collaborer avec un grand reporter des années 1980, qui m’a confié des négatifs pour tirage, vendus par la suite à Drouot. Certaines de mes photographies ont rejoint des collections en métropole, ainsi qu’en Allemagne, en Suisse, en Italie, aux Pays-Bas, en Tchéquie, en Autriche et à l’île Maurice. Au fil du temps, certains lieux d’exposition m’ont ouvert leurs portes, témoignant de l’intérêt croissant pour mon travail. Mon œuvre met en avant la matérialité de la photographie argentique et la valeur du geste artisanal, où se rencontrent rigueur technique et exigence artistique.

Ma démarche photographique repose sur des gestes, une réflexion lente et le travail en laboratoire. Je ne m’enferme pas dans un style, je photographie l’humain, la rue, les paysages, tout ce qui me touche dès lors qu’une émotion est là. Cette manière de travailler impose une forme de retenue, une attention plus soutenue. Je découvre réellement mes images longtemps après la prise de vue, lorsque le temps a fait son œuvre. Il me faut du recul pour décider lesquelles méritent d’être tirées et montrées.

Comme beaucoup de photographes, j’ai traversé une période numérique, tout en conservant l’argentique en parallèle. Depuis plus de dix ans, je me consacre exclusivement au noir et blanc argentique et aux tirages en chambre noire.

Quelques images numériques subsistent dans mon travail, témoins d’une étape que je ne renie pas. Mais l’argentique m’a toujours passionné davantage, et le laboratoire me manquait profondément. Ce retour définitif a affirmé mon positionnement : un travail entièrement manuel, où l’interprétation commence à la prise de vue et s’achève en chambre noire, guidée uniquement par mes mains et la lumière.

Je recherche des situations, des instants, des points de vue. Comme ce pêcheur surpris au moment précis où la vague atteint visuellement son short, dans une continuité presque parfaite, ou ces dunes du désert du Namib où l’on devine un corps de femme allongée, donnant à l’image une dimension sensuelle. J’aime saisir ces rares moments où les formes, les gestes et le hasard s’alignent.

La chambre noire est au cœur de cette démarche. Après l’œil, ce sont les mains qui terminent le travail, un prolongement naturel du regard. Le moment éphémère capté sur le terrain doit continuer à vivre sur un beau tirage papier. La lecture du négatif dit déjà beaucoup du tirage final et de l’interprétation que je vais en faire. C’est paradoxal, mais l’image prend réellement vie dans la chambre noire. « Écrire avec la lumière » prend ici tout son sens, c’est en jouant avec elle que l’image se finalise.

Cette approche m’a conduit à tester différents papiers, différentes pellicules, et à mettre ma patience à l’épreuve. Pour aller plus loin, j’ai élaboré mes propres formules de tirage afin d’obtenir exactement la matière et la densité recherchées.

Mon travail ne repose pas sur un sujet en particulier, mais sur la volonté de montrer des photographies réalisées avec une technique qui s’éloigne du monde actuel, à l’heure où l’intelligence artificielle s’installe dans notre quotidien.

Christian Capron

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Page 184 | Photographe |

ALEX DINAUT

Alex Dinaut est photographe et réalisateur basé à Lille. Depuis plus de quinze ans, il explore à travers l’image fixe et animée des récits intimes, humains et instinctifs. Son travail interroge l’identité, la transformation et la résilience. Il s’intéresse à ce qui se joue dans les marges : les silences, les fragilités, les forces invisibles.

Spécialisé en photographie de rue, en récit documentaire et en portrait, il cherche à capter des instants authentiques, chargés d’émotion mais ancrés dans le réel. Influencé par le cinéma et par ses voyages, il développe une écriture visuelle directe, attentive aux tensions entre lumière et obscurité, présence et absence. Une immersion marquante en Mongolie a profondément nourri cette démarche, renforçant son attrait pour les territoires qui éprouvent et transforment.

Ses photographies et ses films ont été présentés lors d’expositions et publiés dans des supports imprimés et numériques, en France et à l’international.

TUMUR est le premier livre photographique d’Alex Dinaut. Il naît d’une immersion de six semaines en Mongolie, lors du tournage du documentaire CHAMANS réalisé par Aziz Taouzari. Parti pour documenter la reconstruction d’anciens militaires souffrant de stress post-traumatique, il se retrouve lui-même confronté à l’épreuve.

Dès les premiers jours, une chute violente de cheval marque le corps. Puis viennent l’épuisement, une infection, la douleur persistante, l’isolement d’un territoire sans ombre ni confort. Plus de 500 kilomètres à cheval et 100 kilomètres en trek, en autonomie partielle, dans un environnement brut. Dans cette traversée, les Mongols le surnomment “Tumur”, qui signifie “fer”. Un nom donné comme un constat : tenir, malgré tout.

De cette expérience naît un projet qui dépasse le simple récit de voyage. TUMUR n’est ni un carnet documentaire classique ni un journal héroïque. C’est une auto-fiction visuelle. Le livre met en tension deux figures : Alex et Tumur. L’un observe, doute, vacille. L’autre encaisse, avance, résiste. Entre ville et steppe, fragilité et endurance, le travail explore la manière dont l’épreuve révèle une part plus essentielle de soi.

La Mongolie devient un miroir intérieur. Les paysages immenses, les visages rencontrés, les silences, la rudesse du climat dialoguent avec les fissures intimes. Les images alternent distance et immersion, douceur et âpreté. Elles ne cherchent pas à expliquer, mais à faire ressentir. La photographie y est envisagée comme un espace de confrontation : à la peur, à la limite physique, à l’orgueil, à la vulnérabilité.

Auto-édité, pensé comme un objet cohérent dans sa forme et sa narration, TUMUR propose une traversée où l’image participe à une transformation. Parti pour raconter la reconstruction des autres, Alex Dinaut découvre qu’il est en train de forger la sienne. Tumur n’est pas un personnage. C’est une part révélée dans l’épreuve, une identité mise à nu, une force qui ne nie pas la fragilité mais s’y construit.

Pour découvrir ou commander le livre TUMUR, rendez-vous sur : www.alexdinaut.net/livre-tumur .

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Page 202 | Photographe |

KAZUYASU MORI

Né à Shinjuku, Tokyo, en 1957.

Engagé dans des activités de design dans les domaines de l’habillement, des tissus, de l’architecture intérieure et du mobilier pendant 40 ans.

En 2017, je me suis tourné vers la photographie. Profitant de la pandémie, j’ai installé un laboratoire chez moi et commencé à créer des œuvres à partir de tirages argentiques : des photos de rue prises autrefois en Europe et à New York, des natures mortes réalisées à domicile, ainsi que des photos de rue et des portraits réalisés récemment au Japon.

Les artistes qui m’ont particulièrement influencé (pas uniquement des photographes) : Edward Hopper, Andrew Wyeth, Balthus, Alex Katz, Alexey Brodovitch, Jean-Luc Godard, Sam Haskins et Henri Cartier-Bresson. Ils m’ont apporté une immense source d’inspiration, profondément inscrite dans mon subconscient.

« À propos du portrait »
Tous les sujets de mon travail sont des connaissances ou des amis.

Avant chaque prise de vue, j’élabore toujours une sorte de scénario dans mon esprit. Lors des prises de vue en extérieur, il est essentiel de porter une attention particulière à la relation entre le sujet et l’arrière-plan ; je souhaite que cela permette à chaque spectateur d’imaginer une multitude de récits et de personnalités.

Je cherche à construire des compositions évoquant la peinture figurative classique. Se contenter de capturer « cet instant » ou « la personne elle-même » manque de profondeur. Je veux créer des photographies qui permettent de ressentir le « temps accumulé en arrière-plan » et d’en percevoir la « raison d’être ».

Avant tout, je crois que laisser une empreinte durable dans le cœur du spectateur est le plus important.

« À propos de la photographie de rue »
Dès que je sors de chez moi avec un appareil photo, le monde devient une scène de théâtre ou de comédie musicale.

Des acteurs que je ne connaîtrai jamais passent devant moi, des scènes défilent à chaque seconde. Il arrive que la rue, les gens et les phénomènes naturels s’accordent parfaitement — mais ces instants sont fugitifs, rarement rencontrés, et les capturer sur pellicule est extrêmement difficile.

Si je pouvais percevoir les situations et réagir aussi rapidement qu’un photographe de Magnum, composer comme Cartier-Bresson et posséder l’art d’un Kertész, je pourrais sans doute réaliser des images magnifiques. Mais cela dépasse largement mes capacités.

Je me contente d’appuyer instinctivement sur le déclencheur, en puisant dans un réservoir d’images latentes accumulées. Puis, dans un océan de clichés médiocres, je repère quelques images rares, et j’y insuffle de l’émotion au tirage, dans le laboratoire.

En photographie, à moins de changer mon approche philosophique, je suis condamné à répéter ce processus.

Je ne sais toujours pas quel type de photographies je veux réellement réaliser.

Kazuyasu Mori

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Page 218 | Photographe |

FRÉDÉRICK GUERRI

Frédérick Guerri exerce la photographie depuis l’adolescence grâce à un appareil Minolta Srt 100 transmis par son papa, originaire d’un petit village sur les bords de la Sambre en Belgique, très vite séduit par les silences colorés de la lumière, où seul le déclic de l’argentique capture ses fragments de respiration, une mécanique qui le mènera vers des études de photographie publicitaire où il apprendra la rigueur du cadrage, les techniques de la chimie révélatrice et de l’alchimie artistique de sujets humanistes.

La curiosité faisant le reste, c’est au cours de nombreux voyages sur divers continents qu’il perfectionne sa compréhension du monde, restituant à mesure une photographie sincère, mais toujours inspirée des défricheurs de l’image.

Sans cesse en recherche, en réflexion, en expérimentation, l’inspiration artistique viendra plus tard au contact du monde du spectacle vivant. D’abord témoin puis acteur, il entre en immersion dans le monde de la scène dans un premier temps musical, puis un jour, à l’invitation d’après-spectacle, deux circassiens lui proposent un reportage sur leur travail. Se souvenant des remontrances de sa grand-mère « Si tu continues à faire le clown, tu finiras dans un cirque », il se dit qu’il était au bon moment au bon endroit et ai pris conscience d’une métaphore du vivant : « Le chapiteau me semblait plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur ».

Pendant douze ans sans répit, Frédérick apprit le langage des hommes et des femmes de toile, des acteurs de piste, des techniciens équilibristes, des jongleurs d’émotions et des contorsionnistes du réel.

Assimilé, il apporta sa modeste contribution à cet univers familial de cœur, permettant à l’éphémère de prendre place, laissant une trace papier dans un coin des camions nomades de ville en ville, de lieux de spectacles en chapiteaux, de festival en ce monde, car dans ce monde, il est seulement maintenant et déjà demain, le passé sera pour plus tard.

Reconnu comme contributeur de la cause circassienne, invité au festival Circa de Auch par la fédération nationale des écoles de cirque, le directeur du festival lui livre un All-Access. De nombreux spectacles sont présents dans le « IN » mais un en particulier laisse encore une empreinte forte tant pour sa poésie que pour son originalité.

Le spectacle Nord-Sud, par Buren Cirque.
« Ce monde est à la fois petit et grand comme mon premier chapiteau et je retrouve très vite des artistes connus dans la troupe, des retrouvailles familiales, ils me permettent de rester avec eux et de laisser mon cœur battre au rythme de leurs performances » ;

Ce portfolio n’aurait pas été possible sans la complicité de toute l’équipe artistique et technique que je remercie encore malgré le temps. Voici leurs mots.

Buren Cirque n’est pas un spectacle, c’est une œuvre vivante qui s’effeuille au fil du temps… un parfum d’Afrique, un strip-tease de l’Orient.

La piste est séparée en quatre cases par de grandes moustiquaires en mousseline, encore teintées du sable ocré du Burkina… Et cet ensemble de voilages est à nouveau camouflé par deux autres cercles de fins tissus.

Le spectateur est dans le flou…
C’est Grégoire Viseho qui mène la danse, à bicyclette, avec sa femme-marionnette dans le dos. Grégoire avale des boules de feu sans complexe. Il a le regard ailleurs, un peu sorcier-vaudou… il vient de loin. Puis apparaissent innocemment, dans une ronde route, Mensah, JC, Tatiana, Didier Pasquette et Baba, roi griot du Tama.

Divers artistes : Jean-Claude, Christelle, Armah…

Marche occidentale, marches simiesques, ronde d’autres encore : tout ceci se chevauche. L’Africaine, les grimages de certains, les indifférences… Jusqu’à une certaine respiration rauque, doucereuse, au coffre généreux.

Hawa Sissao fait son entrée : chanteuse burkinabé à la voix parfumée d’Afrique, au soleil dans les yeux…

Des moments d’apesanteur : une funambule d’une beauté africaine désarmante, un balancier de 13 kg dans les bras, tel un fardeau d’existence. Une équilibriste dans un champ de 132 seaux d’eau, lignées jaune et verte… du Buren.

Un homme chapeauté, cabaret, s’envolant dans ses sangles au milieu des somptueux voilages. Un funambule, flottant bien au-dessus, un air de capitaine, de l’élégance et du risque.

C’est Philippe Nahon qui orchestre judicieusement l’ambiance musicale.

Le groupe Triololo : des musiciens hors pair du Burkina, mêlés à Zélia, petit pinson jouant du basson, et Ian Elfin au violoncelle.

Le spectacle finira sur de l’eau, sur un instant mis à nu, sans habillage, sans voilage, dans le suffisant, l’ancestral.



Texte et mots recueillis par Christelle Dubois, Direction artistique : Dan Demuynck, travail nomade : Daniel Buren, Direction cirque : Fabien Demuynck, Ingénieur son : Éric Maurin

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